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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Politique

UNE parole de femme, pas LA parole des femmes

Elle a raison de vouloir ramener le débat sur son terrain plutôt que sur celui de l'extrême droite. Mais le harcèlement qu'elle subit rend sa critique impossible, et la critique est la base de l'échange démocratique. Nous devrions tous réfléchir à la violence de nos discours : avec ce genre de pratiques, la démocratie risque de mourir d'épuisement.

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Sandrine Rousseau clive. Elle a un vrai talent pour la communication médiatique à l’heure d’internet. Ses punchlines sont efficaces.

Et bien loin du portrait que lui font ses opposants, elle est loin d’être une « gourde » naïve. Elle s’en défend d’ailleurs dans une interview publiée récemment : “On a passé dix ans à débattre de thèmes d’extrême droite, ça suffit. Moi je veux que le débat ait lieu sur notre terrain, sur la viande, sur le social, sur la radicalité écolo”. Et à ce niveau elle a raison. Combien de débats sur l’immigration ? Combien de lois sur la sécurité (avec aucune efficacité au passage) ? À contrario combien de débat réel sur l’urgence climatique ?

Cette réussite médiatique entraîne un phénomène de meute détestable. Ce harcèlement dont elle est victime par l’extrême-droite (et bien au-delà) rend compliqué sa critique. En creux cela revient à être complice de ce harcèlement insupportable.

Pour autant la critique est nécessaire et la base de l’échange en démocratie quand elle est constructive. Il faut sortir justement de ces punchlines stériles et s’appuyer sur le fond de ces débats. Celui sur le barbecue était loin d’être anodin par exemple (j’ai publié mon avis le 29 août).

Par sororité, les milieux féministes tendent à vouloir un soutien sans critique pour « atténuer » la haine diffusée sur les réseaux. Je ne crois pas que ce soit la bonne tactique. Car cela ne diminue en rien la haine qu’elle subit (et par laquelle elle a tout mon soutien). Et j’estime que Sandrine Rousseau ne représente pas LA parole des femmes mais UNE parole de femme. La critiquer ce n’est pas réduire au silence les femmes. Et ceci est valable aussi avec Élisabeth Badinter (qui pour moi a dérapé par son manque de compassion envers les femmes violées, négligeant les phénomènes d’emprise et l’incapacité de la justice à traiter correctement les affaires de viol. Pour rappel 94 000 femmes majeures sont victimes de viol ou tentative de viol chaque année en France, 95% des plaintes classées sans condamnation. Comment croire en cette justice ?).

Nous avons un problème systémique. La parole des femmes est trop souvent bafouée, ignorée, méprisée. La justice peine à remplir son rôle. La peine de la cour d’appel de Besançon hier le traduit encore hélas (Condamné en première instance à deux ans de prison dont un ferme, le juge dijonnais soupçonné d’avoir proposé sa fille de 13 ans pour des relations sexuelles (donc au viol) à des inconnus sur internet a vu sa peine allégée par la cour d’appel). Les paroles des femmes sont donc plus précieuses que les autres car plus rares. Elles doivent être protégées contre le harcèlement et l’effet de meute.

Mais être un personnage public vous donne une parole plus écoutée que les autres. Et ceci d’autant plus quand on est député. Cette parole est donc critiquable même si elle l’est parfois de manière injuste. Les limites sont celles de la loi (diffamation, lutte contre le racisme, l’antisémitisme, apologie de la haine etc.)

Dans la matière qui me concerne j’ai trouvé déplacé que l’on critique les historiens qui ont remis en cause le discours de Sandrine Rousseau sur la sorcellerie au Moyen-Age. Elle s’est trompée en s’aventurant dans une matière qu’elle maîtrise mal. Il était logique (et même sain) que ces erreurs soient corrigées. Dire que l’on ne doit pas s’exprimer car c’est une femme me paraît insupportable. Presque insultant pour les femmes justement.

Je n’apprécie pas les sifflets qu’a subis Sandrine Rousseau lors de la manifestation en soutien aux femmes iraniennes en lutte. Je trouve même ça méprisable. Tout le monde devrait être ravi qu’une large majorité soutienne ces femmes. Pour autant je n’apprécie pas non plus qu’elle réponde en affirmant que toutes « les femmes ont toutes été sifflées » et en passant à un faux questionnement sur le fait qu’elle ait été critiquée parce que femme. C’est faux, Laurence Rossignol l’a souligné à juste titre. Elle a pu s’exprimer sans être sifflée, elle n’en reste pas moins femme.

Ces sifflets proviennent de courants que je rejette (comme le printemps républicain par exemple) pour autant ils ne sont pas anodins. Quand Sandrine Rousseau dit que la liberté c’est que chacun puisse porter le voile ou non je la suis. Quand elle dit que les religions ont tendance à soumettre les femmes aussi. Pour autant, quand elle affirme que le voile peut être un outil d’embellissement le discours change de tonalité. Il peut apparaître comme un soutien non pas à la liberté de le porter ou non mais plutôt comme une injonction à le porter, ce qui est différent. C’est peut-être une maladresse mais elle ne l’a jamais corrigée. Il n’est donc pas surprenant que les gens s’en rappellent et lui en tiennent rigueur. Jean-Luc Mélenchon a dû subir une évacuation (que je regrette aussi) dans la marche pour Mireille Knoll en mars 2018. Là aussi ce rejet si détestable soit-il n’était pas venu de nulle part. Il avait été confronté à ses ambiguïtés sur le sujet. Les partisans y verront une cabale contre lui ou son groupe, ce qui permet de ne pas le remettre en question et réfléchir aux causes. C’est une forme de verticalité du pouvoir infantilisante je trouve.

Autre exemple, le souvenir de la manifestation contre l’islamophobie du 19 octobre 2019 reste tenace. Ce n’est pas tant le mot islamophobie qui a posé problème (il faudrait un article à lui seul sur le sujet tellement les incompréhensions sont fortes) que l’association avec le CCIF (collectif contre l’islamophobie) qui était le cœur du conflit.

Quand le Parti socialiste a défilé devant l’assemblée avec le syndicat Alliance (entre autres) en mai 2021 il a fait une grave erreur. On peut être militant et le dire. On doit même le dire. Pour ne plus le refaire. Il faut que EELV et LFI acceptent eux aussi la critique interne et externe quand certains de leurs dirigeants font des erreurs. Personne n’est parfait et le message politique paraît plus clair pour tous.

Nous devrions aussi tous réfléchir collectivement à la violence de nos discours. On ne devrait plus pouvoir traiter à la légère quelqu’un de Khmer vert, Féminazie, ayatollah ou de fasciste. C’est irrespectueux vis-à-vis de ceux qui ont subi ces régimes et ça ne permet en rien d’amorcer un réel débat. Il est évident qu’avec ce type de pratiques, la démocratie risque de mourir d’épuisement.

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