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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Politique

Balladur, l'image des fautes de la Vème République

HIer soir avait lieu la première réunion de section PS dirigée par Anaëlle Ramos et Simon Blin. Ils m'ont demandé de revenir sur le parcours d'Edouard Balladur. Un sujet intéressant car il représente les problèmes systémiques de nos institutions. La période de deuil étant passée, on a le droit d'être honnête.

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🔸**Refus d’assumer ses origines… Mais essentialisation malgré tout. **

Edouard Balladur est né à Izmir (Turquie) en 1929. Il est issu d’une famille Arménienne du Nakitchevan. La communauté lui reprochera longtemps de ne pas assumer ses origines et de ne pas soutenir la cause Arménienne.
Et pourtant il a été essentialisé malgré ses efforts de discrétion (voire de secret). Son surnom restera “l’Ottoman”.

🔸**La République des DGS et dircab **

De 1964 à 1986, Edouard Balladur sera dans l’ombre du pouvoir. Élément important pour un président mourant (déjà) avec Pompidou il participera activement aux accords de Grenelle. Il verra donc la France basculer dans le “post 1968” bien malgré lui. Il gardera un tempérament farouchement conservateur, voire réactionnaire. Il représente ainsi l’emprise importante du cabinet sur les politiques publiques (ce qui n’est pas leur rôle initial).

🔸Le pantouflage

La République sait protéger ses enfants. Mais pas tous. Quand on est proche du pouvoir on a rarement à traverser la rue pour trouver du travail. Ainsi de 1968 à 1989 il dirige la société du tunnel du Mont Blanc où il ne fera pas grand chose. En 1999 le terrible accident dans le tunnel fait 39 morts. On s’intéresse alors aux conditions de sécurité (ou d’insécurité plutôt). On cherche des responsabilité. Les présidents ne seront jamais visés. Cet épisode rappelle l’importance de distinguer les responsabilités politiques, administratives, opérationnelles et judiciaires lorsqu’on revient sur les grands scandales ou les grandes catastrophes de cette période.
Pire, le pantouflage dure encore. Aujourd’hui le président est un certain Castaner. Ancien ministre déchu. Lobbyiste de Shein. Rien n’a changé. Notre système reste malade.

🔸Le cumul, les ors de la République

1986 est une grande année. Une victoire écrasante de la droite. Edouard Balladur devient alors député de Paris et ministre de l’économie. Son ministère est dans l’aile Richelieu du Louvre. Il part à regret pour le nouveau ministère situé à Bercy. Il fera tout pour garder le luxe du Louvre. Sans succès.

🔸Tatcher/Reagan/Balladur

La politique économique menée par Edouard Balladur est violente. Privatisation, dévaluation du Franc, proposition de SMIC jeune. Socialement elle paupérise beaucoup de Français.
Elle abîme aussi la gauche. Le libéralisme paraît inéluctable après 1989. La gauche se perd alors dans la Blairisme et la “3eme voie”. Elle poursuivra ainsi les privatisations.

🔸Les médias

Avec la privatisation de TF1 en 1987 et la naissance des chaînes privées non cryptées (la 5, TV6 puis M6) l’audimat devient la clé de référence des médias. Le moment n’est pas encore à la folie des réseaux mais le sexe, la violence, le clash deviennent des outils essentiels pour attirer l’attention. La publicité envahit les écrans.
Edouard Balladur est très soucieux des sondages et de sa côté de popularité. Il en commande beaucoup. Il se voit haut. La chute sera lourde en 1995.

🔸Les cohabitations

La cohabitation de 1986-1988 se passe mal. C’est la première. Les règles du jeu s’installent. Chirac et Mitterrand s’affrontent perpétuellement. L’image de Chirac s’abîme. Il perd l’élection présidentielle de 1988. Il se jure alors de ne plus se faire avoir avec le poste de premier ministre.

A la cohabitation suivante (1995-1995) il envoie donc son ami de trente ans, Edouard Balladur, pour le poste de premier ministre lui permettant de se préserver pour la présidentielle de 1995. Édouard Balladur arrive à Matignon en 1993, dans le cadre de la deuxième cohabitation avec François Mitterrand. Cette période est souvent présentée comme une « cohabitation de velours », marquée par des relations institutionnelles relativement apaisées entre le président de la République et son Premier ministre.

Son passage à Matignon correspond à une période de transformation profonde de l’économie française, marquée par les privatisations, une orientation libérale assumée et une forte proximité entre pouvoir politique et milieux économiques.

C’est aussi durant cette période que s’installe une image de distance, voire de mépris à l’égard des catégories populaires. La formule devenue célèbre « Il fait chaud » prononcée dans le métro parisien est restée comme l’un des symboles de cette coupure avec le peuple. Chirac (comme Hollande plus tard) paraît lui sympathique. Proche des gens.

🔸La Françafrique: Le génocide au Rwanda

La relation entre François Mitterrand et Édouard Balladur constitue enfin l’un des aspects les plus singuliers de cette cohabitation. La formule attribuée à Mitterrand résume avec ironie cette relation :

« Chaque fois que le Premier ministre me serre la main, j’ai l’impression qu’il me prend le pouls. »

Il faut dire qu’Edouard Balladur avait déjà connu cette proximité avec un président mourant avec Pompidou en 1973.

Le rôle de la France n’a toujours pas été complètement éclairé. Et Edouard Balladur n’en porte sans doute pas la plus grande part car le président de la République garde ses prérogatives en politique étrangère. En 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda constitue l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire contemporaine. La question du rôle de la France avant, pendant et après le génocide demeure l’objet de travaux historiques et de débats politiques. La question des livraisons d’armes et du soutien apporté au régime rwandais avant et pendant le génocide fait notamment partie des sujets les plus sensibles lorsqu’on examine cette période.

Néanmoins l’opération Turquoise a permis factuellement de protéger les génocidaires Hutus de la justice Tutsie.

Le système mafieux de la Françafrique ne s’est donc pas atténué à cette période. Bien au contraire. L’arrivée d’une “Chinafrique” ou d’une “Russafrique” aujourd’hui n’étant pas une meilleure nouvelle pour ce continent.

🔸Le financement occulte, l’affaire Karachi

L’autre grande question qui pèse sur l’héritage de Balladur est celle de l’affaire Karachi, liée notamment au financement de la campagne présidentielle de 1995 et aux contrats d’armement conclus avec le Pakistan. 14 Français vont mourir dans cet attentat le 8 mai 2002. Justice ne leur sera jamais rendue.

Les investigations judiciaires ont mis en lumière l’existence de circuits financiers complexes et de rétrocommissions présumées liées à certains contrats. L’affaire a également fait apparaître les réseaux politiques et financiers gravitant autour de la droite française de l’époque, notamment autour de Charles Pasqua.

Au-delà des responsabilités individuelles, Karachi est devenu un symbole d’une époque où se mêlaient financement politique, contrats d’armement, réseaux d’intermédiaires et intérêts économiques. Il n’est sans doute pas le premier ni le dernier. Mais sans doute un de ceux dont les conséquences ont été le plus grave.

🔸Le Sarkozysme

A ce titre son fidèle allié, Nicolas Sarkozy, a repris fidèlement l’héritage. Sauf que lui a été jugé et condamné à de multiples reprises. Il a aussi réussi à être président contrairement à son mentor.
La Vème République a laissé se développer ces comportement déviants et criminels. Néanmoins le fait que la justice passe aujourd’hui (même tardivement est sans doute bon signe.

🔸Conclusion

Le bilan de Balladur ne peut donc pas être réduit à son image d’homme politique modéré et rassurant. Mais il renvoie également aux zones d’ombre de la Ve République : poids des réseaux, financement politique, contrats d’armement, politique africaine et difficulté à établir clairement les responsabilités lorsque les intérêts politiques, économiques et diplomatiques se croisent.
C’est peut-être là que réside l’intérêt de revenir aujourd’hui sur le « système Balladur » : non pas simplement pour dresser le portrait d’un ancien Premier ministre, mais pour comprendre une certaine conception du pouvoir et les mécanismes qui ont contribué à nourrir, au fil des décennies, la défiance des citoyens à l’égard de la politique.

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