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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Géopolitique

SYRIE: Qui est Ahmed Al-Charaa ?

Un parcours retracé année par année, de Riyad à Idlib : la prison d'Abou Ghraib, l'État islamique en Irak, la rupture avec Al-Baghdadi puis avec Al-Qaïda, les changements de nom et de doctrine. Le whataboutism et le cherry picking sont des plaies pour se construire un avis. Essayons de retrouver de la nuance ; ensuite chacun se fera son idée.

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Qui est Ahmed Al-Charaa appelé aussi Abou Mohammed Al Joulani ?

🔸 On vit une période difficile pour la liberté d’expression. Les réseaux sociaux favorisent le buzz, le « like » ou le « dislike ». Tout se vaut. C’est infernal.

🔸 J’ai reçu un message particulièrement agressif m’accusant d’être un islamiste soutien des terroristes. Quand on a connu des gens morts au Bataclan (comme beaucoup de monde), ça fait mal. J’ai l’habitude avec les réseaux, je ne m’en formalise plus. Néanmoins pour les personnes de bonne volonté il me paraît utile de rappeler quelques faits :

  • Toutes les opinions ne se valent pas. Tout ce que vous pouvez lire (ou même entendre hélas parfois à la télé) ne sont pas forcément fiables. Je ne dirais jamais à un pilote d’avion comment il doit faire pour atterrir ni à un climatologue que moi je sais (et lui non) s’il y a un dérèglement climatique.

  • Ce n’est pas parce que l’on est heureux qu’un des pires criminels de l’humanité soit déchu que l’on prend automatiquement fait et cause pour le HTC avec des œillères. Tout le monde n’est pas forcément enfermé dans une bulle avec ses biais.

  • Le whataboutism (sophisme visant à dévier une critique par des références à d’autres griefs réels ou présumés) et le cherry picking (procédé de présentation des faits ou des données qui donnent du crédit à son opinion en passant sous silence les cas qui la contredisent) sont des plaies pour se construire un avis objectif.

Chacun s’enfermant alors dans ses biais de confirmation.

🔸 Essayons de retrouver de la nuance et du savoir ensemble en regardant le parcours d’Al Joulani et en comprenant l’émergence de l’HTC. D’où il vient, où il va, ce qu’il a fait.

Ensuite chacun pourra se faire son idée.

🔸 1982 Naissance d’Ahmed Al-Charaa appelé aussi Abou Mohammed Al Joulani à Riyad dans une famille de classe moyenne supérieure d’un père économiste nationaliste Arabe de gauche (du Golan). Sur le plan politique et religieux, la famille, quoique pieuse, était loin de l’islam politique. “Il n’était pas issu d’un milieu djihadiste, mais plutôt d’une famille bourgeoise conservatrice et moderne”, raconte le site syrien Al-Joumhouriya.

🔸 A la fin des années 1980 à la fin des années 1980, son père est nommé consultant pétrolier auprès du Premier ministre de l’époque, sous le règne de Hafez El-Assad, fondateur du régime et père du dictateur déchu Bachar El-Assad. Il passe une partie de son enfance et de son adolescence “dans un quartier aisé de Damas”. C’était un élève “mince, ordonné, intelligent, mais socialement introverti”

🔸 Il est alors étudiant en médecine quand commence la nouvelle guerre du Golfe en 2003. A 21 ans il s’engage alors à combattre les armées américaines. Il est alors incarcéré pendant 5 ans dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib (la torture américaine était massive).

🔸 A sa sortie de prison il intègre alors le groupe Etat Islamique en Irak (une branche d’Al Qaida) et se donne un nom de guerre : Abou Mohammed Al-Joulani (le nom de combattant qu’il acquiert et qui signifie “Le Golanais” ou originaire du Golan)

🔸 2011 : début de la guerre lors des printemps Arabes.

La répression est violente. Une partie de l’armée se révolte et crée l’Armée syrienne Libre. Ils ne sont pas seuls à se rebeller. De très nombreux groupes se forment (jihadistes ou non) qui se rejoignent dans l’objectif commun de faire tomber Assad. Le mode d’action est alors ultra violent.

Certains d’entre eux veulent créer un Califat et sont liés à Al Qaida, qui est l’ennemi juré de Daesh (oui on peut être intégriste musulman opposé à d’autres intégristes musulmans).

🔸 2013 : Al-Joulani rompt avec Al-Baghdadi

Al-Joulani rompt avec Al-Baghdadi, le futur « calife » autoproclamé de l’EI. Une autre organisation rivale nait alors, le Front Al Nostra. L’occident est alors un peu perdu (comme souvent au Moyen-Orient). Certains soutiennent d’autres non. Cela n’empêche pas les hommes d’Al-Nosra, dans les zones qu’ils contrôlent, de chercher à imposer la charia, de lapider des femmes adultères et d’écraser les brigades rebelles trop proches, à leur goût, des Etats-Unis. Le Front Al Nostra représente la ligne (très) dure des rebelles. Ils font des actions violentes, des attentats suicides, des exactions.

Mais c’est bien l’Etat Islamique qui domine la zone.

🔸 Prise d’Idlib

En 2015 le Front Al Nostra et d’autres rebelles arrivent à prendre la ville d’Idlib. Ils doivent alors gérer la ville avec d’autres groupes. Elle prend ses distances avec Al Qaida pour des raisons idéologiques (et pragmatiques peut-être). Al Qaida veut un califat mondial. Al Joulani et Al Nostra veulent prendre le pouvoir uniquement en Syrie.

🔸 Rupture avec Al Qaida

En 2016 la rupture avec Al Qaida est officielle et le groupe se renomme Fatah Al-Cham. Les combattants les plus proches d’Al Qaida quittent l’organisation pendant que d’autres plus modérés la rejoignent. La doctrine du groupe est alors très claire. Conservateur, révolutionnaire, Syrien. Il met en place un « gouvernement de Salut » à Idlib et exclut tout système totalitaire. La Syrienne Dareen Khalifa, analyste au cercle de réflexion International Crisis Group, qui a rencontré Al-Joulani. Elle décrit « un homme charismatique, à l’écoute, très au fait des affaires du monde, dont la rupture avec le djihadisme est irréversible ». Tout en reconnaissant que « cela ne fait pas forcément de lui un démocrate ».

🔸 Naissance d’Hayat Tahrir Al-Cham (HTC)

En 2017 l’adhésion de plusieurs autres groupes de rebelles au groupe amène un nouveau changement de nom et de doctrine. C’est la naissance d’Hayat Tahrir Al-Cham (HTC). Abou Mohammed Al Joulani reste à sa tête. Les Américains le déclarent aussitôt groupe terroriste.

Pourtant, dès cette époque le HTC s’est engagé dans une lutte contre l’Etat Islamique et Al Qaida. Dans la région qu’il gère il se montre beaucoup moins rigoriste que les autres groupes islamistes. Les autres religions peuvent pratiquer leurs cultes (mais les cloches des chrétiens n’ont pas le droit de sonner par exemple)

il y a aussi un changement d’image de son chef. Il renonce au turban et à la tenue traditionnelle. Il « s’occidentalise » sans doute pour faire moins peur et d’être retiré des listes des organisations terroristes. Il rompt officiellement avec le mode d’action terroriste (ce qui est de facto le cas depuis 2016.

🔸 Et aujourd’hui ?

Chacun apportera le crédit qu’il souhaite à ce parcours. Toujours est-il que la gestion d’Idlib, la conquête (sans actes de vengeance ni violences gratuites), la bonne gestion des autres courants religieux et la prise de pouvoir pour l’instant ressemblent à un sans-faute. Les rares exactions de cette reconquête sont le fait des milices pro-turcs au Nord (qui ne sont pas sous sa responsabilité). Il adopte un discours axé sur la tolérance et la liberté. Quelques jours avant la fuite d’Assad, il dit vouloir renforcer le fonctionnement institutionnel en Syrie et promet un gouvernement “choisi par le peuple”.

Salam Kawakibi, directeur du Centre arabe de recherches et d’études politiques de Paris. « Il y a, au sein de HTC, des gens, minoritaires, qui critiquent la ligne d’Al-Joulani. Si les grandes capitales rechignent à ouvrir un dialogue avec lui, cela pourrait l’affaiblir et faciliter le retour au premier plan de ces extrémistes. »

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