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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Éducation

On maltraite l'avenir

Trois logiques à briser : la précarisation, la casse de la méritocratie, l'imposition d'une vision de la société. Cinq millions d'heures de cours perdues pour 500 000 remplacées ; 18,80 euros par an et par élève en éducation prioritaire, contre 800 pour un étudiant de prépa — quarante fois plus. L'école la moins méritocratique d'Europe.

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Attention, pavé.

Merci à Julie Eymard d’avoir animé le débat sur le forum de l’éducation ce soir.

Voici les propos que j’ai tenu (en un peu plus long)

Je suis ravi qu’Anne Hidalgo ait fait de l’éducation un thème phare de sa campagne. C’était nécessaire car l’enjeu est considérable. Je me concentrerai sur le second degré où j’exerce.

Notre pays a connu un épisode épidémique qui a montré les forces et les fragilités de notre système éducatif.

Nous devons briser 3 logiques à l’œuvre en ce moment :

La précarisation, la casse du système méritocratique, l’imposition d’une certaine vision de la société.

  • Au niveau économique on assiste à une précarisation de l’éducation publique

o 5 millions d’heures de cours ratées (pourtant les profs sont moins absents pour maladies que dans le privé) pour seulement 500 000 heures de remplacées. (1/3 d’heures pour causes de maladies). La recherche de profs sur des sites comme « le bon coin » est désormais fréquente (même si souvent voué à l’échec).

o Précarisation : Salaire à 1485€ à Bac +5 (40% à 50% en dessous de la norme). Baisse de 15 à 25% des salaires depuis 2000 (rapport Longuet). Pas de 35h, gel du point d’indice. PPCR injuste.

o Burn-out 20%, volonté de démissionner 30%

o Part des contractuels qui est passée de 14,5% à 22% (moins de grève). Démission ayant triplé en 10 ans.

o Médecine du travail quasi inexistante. Même Mac Do respecte mieux les règles. Archaïsme (Raconter RQTH)

o Suppression des conseillères d’orientation dans les établissements scolaires.

o Volonté de supprimer la formation des jeunes enseignants. Possibilité d’être apprenti prof à 18 ans.

o Ce n’est pas lié à des difficultés économiques. Ainsi le ministre a rendu plus de 200 millions à Bercy cette année. Cette aide aurait pu être utile pour financer des masques, des capteurs CO2, du soutien, des postes etc. 1800 postes ont été supprimés dans le second degré. L’objectif est de casser l’éducation nationale pour la déléguer aux collectivités (comme c’est déjà le cas avec certains personnels). Il y a aussi un objectif de « management » avec une autonomisation des recrutements.

  • Est-ce que cette précarisation est liée au fait que le métier est très féminisé ? Le rapport Pochard (2008) disait que le salaire de prof n’était qu’un salaire d’appoint pour le couple car exercé majoritairement par les femmes. 68% des profs sont des femmes, et cela monte à 84,8% chez les instits (58,6% dans le second degré, chiffre du MEN pour 2018-2019). Bien davantage que chez les policiers (27%) ou les agriculteurs (24%), par exemple.
  • Solutions ? Soutien à la politique inconditionnelle de revalorisation des enseignants voulus par Anne Hidalgo. Oui mais le financement ? 100% ?
  • Il faut retrouver une réelle représentation syndicale (incitation ?). Il y a un problème de représentativité syndicale. Présent à l’école comme ailleurs dans la société mais qui entraîne une défiance et la recherche de nouvelles manières de s’opposer (stylos rouges, grève de correction des copies, incompréhension devant le PPCR etc.)
  • Le temps de formation ne doit pas se surimposer au temps de cours. Les tâches administratives ayant déjà considérablement alourdi le fardeau quotidien.
  • Restreindre la place des entreprises privées (Microsoft, Apple, Disney…) et des professionnels de l’éducation (« coach » en tout genre). Penser à la sécurisation des données (vie privée, dossier médical etc.)
  • La scolarisation des enfants en situation de handicap : en dépit des efforts qui ont pu être faits pour le recrutement de postes d’AESH, la situation n’est pas satisfaisante sur le terrain. Ces élèves ont vécu péniblement le confinement et, depuis la reprise, bien peu d’entre eux ont pu retourner dans les écoles et établissements scolaires.
  • Le statut des accompagnants (AESH) devrait être sécurisé et une véritable formation dispensée .Les classes dans lesquelles sont scolarisés des élèves en situation de handicap ne devraient pas excéder 20 élèves et les élèves inscrits dans des dispositifs ULIS devraient être pris en compte dans les effectifs de classe en application du décret de la rentrée 2019

La casse du système méritocratique

  • On fait des économies sur l’accompagnement des enfants les plus pauvres et on les utilise pour préserver les privilèges des élites héréditaires.

=> 32 millions € pour l’accompagnement des 1,7 million d’enfants de l’éducation prioritaire = 18,80€ / an / élève.

=> 70 millions € pour l’accompagnement vers les concours des grandes écoles de 87 000 étudiants en classe prépara = 800 € / an / étudiant.

=> 40 x plus !!! (Jean-Paul Delahaye)

  • On a trahi l’idée du collège unique. Une notion fondamentale pour la gauche. Il faut donc assumer réellement cette notion (carte scolaire notamment).

Résultat nous avons l’école la moins méritocratique d’Europe (6 générations pour gagner une classe sociale en moyenne). Ecole la plus injuste. Très bonne pour 50% des élèves. Correcte pour 20%. Terrible pour 30%. Pour répondre à ce problème on va proposer des quotas qui n‘auront pour utilité que de se donner bonne conscience en faisant perdurer un système injuste.

  • PARCOURSUP fait partie de cette logique. 60% des lycéens ne se sentent pas bien informés. Pour les parents il est difficile de pouvoir connaître les arcanes de l’orientation (notamment avec la suppression des COP dans les établissements). Personne ne connaît l’algorithme. Le Bac n’a plus la même valeur partout. L’université n’est plus de droit.

o Difficulté aussi pour trouver un logement car on ne sait pas où on va aller. La logique « Parcoursup » qui a favorisé le coaching privé et la sélection sociale.

  • Solutions d’Anne Hidalgo : Fin de parcoursup : Oui ! Accompagnement individualisé aux 100 000 décrocheurs Oui ! Mais aussi la carte scolaire par exemple.
  • L’individualisation des parcours mais sans rupture avec le « groupe classe ». Renvoyer le processus d’apprentissage exclusivement à ce qui est individuel serait une erreur. Le processus d’apprentissage relève aussi de la dimension sociale de la personne.
  • L’enseignement professionnel délaissé : 40 % des lycéens en France. C’est « la première priorité » souvent en annonce mais jamais en fait. C’est là aussi où le taux de décrocheurs a été le plus important. Les enseignants demandent à juste titre un accroissement du nombre de places dans les lycées professionnels et les Sections de Techniciens Supérieurs.
  • Une orientation choisie et non subie pour tous les élèves L’aide à l’orientation est aujourd’hui insuffisante, peu efficace, pénalisante pour les élèves issus de milieu modeste ; l’orientation est trop souvent vécue de façon négative par les jeunes et leurs familles. C’est ainsi que nous pourrons passer d’une logique de l’orientation par défaut à une logique de parcours éducatif et professionnel choisi, construit et accompagné, quel que soit son milieu social.

La question sociétale.

L’actuel gouvernement a délibérément choisi la promotion de l’individualisme, du repli sur soi et du conservatisme. Notre ADN de gauche doit nous faire mettre en avant l’éducatif, la solidarité, la citoyenneté pour réhabiliter la promesse républicaine de démocratisation de la réussite scolaire.

On délègue de plus en plus à l’école (tout en payant moins) et de plus en plus tôt.

La crise COVID a accentué cette approche (l’école est-elle une garderie ? En tout cas elle est indispensable pour que les parents travaillent). La santé des enseignants n’a pas été prioritaire (ce qui peut se comprendre mais qui est difficile à accepter dans le contexte des suicides de Jean Willot, de Christine Renon (chaque semaine un prof se suicide « dans les murs ») et de l’assassinat de Samuel Paty.

On ressent un mépris voire des menaces de la part du ministre donc de l’État.

  • Article 1 de la loi sur l’école de la confiance qui restreint la liberté d’expression. Ex Jean-Christophe Peton a annoncé sur Twitter sa réintégration. Professeur au lycée professionnel du bois de Mouchard, il était suspendu depuis le 22 octobre.
  • Protocole covid modifié lundi ? J Castex se félicite : le nombre d’écoles fermées a chuté à 6000 (2 fois moins). Mais l’épidémie, elle, explose dans les classes. Double discours.
  • BFMTV remplace le Journal Officiel.

Perte de repères sur les missions.

L’école doit-elle éduquer à la république ? Au secourisme ? À la gestion des attentats ? À la politique sanitaire ? Le tout avec moins d’heures de cours ?

La DEPP donne des éléments de bilan sur la réforme du lycée :

  • 18,2% d’h en moins en maths en 1ere et Tale
  • 13,6% d’h en moins en SES
  • 5,9% d’h en moins en lettres
  • explosion des classes (30 profs/classe en 1ere vs 17 en 2018, 27 profs/classe en Tale vs 17 en 2018)

L’école telle qu’elle est aujourd’hui est maltraitante pour les enfants et pour les personnels. Les résultats PISA, TIMSS, OCDE s’effondrent ce qui permet d’accuser l’école publique.

On demande d’apprendre le respect aux enfants alors que la classe politique se déchire sur le wokisme ? Ment sur le génocide ?

  • Solutions : L’urgence d’une réelle médecine scolaire, surtout dans cette période. Il serait utile que le diagnostic DYS par exemple puisse être fait par l’institution plutôt que de subir des mois d’attente pour les familles.
  • Renforcer le réseau de la médecine scolaire et développer l’accompagnement psychologique des élèves et des personnels pour mieux faire face aux crises.
  • Éviter l’illusion de l’enseignement « 100 % distanciel ». Celui-ci n’a pas vraiment fait ses preuves pendant le confinement pour au moins deux raisons : d’une part, le décrochage a été massif, particulièrement pour les élèves des familles les plus défavorisés ; d’autre part, la majorité des enseignants a plutôt travaillé sur des acquis que sur la transmission de nouvelles acquisitions. « L’école d’après » pourrait articuler une majorité de présentiel et une partie de distanciel et le tout conçu dans un projet pédagogique global. Mais le ministre Blanquer semble davantage tenté par le distanciel et la convocation des états généraux du numérique éducatif serait un échec s’ils visaient uniquement à parler logiciels, outils et pratiques sans aborder les enjeux du numérique comme fait social total et de ses impacts sur l’école, l’appropriation des connaissances et des savoirs.
  • Former les personnels aux défis épidémiques et plus généralement aux nouveaux défis planétaires (canicule,…) à la gestion de crise, qu’elle soit sanitaire, climatique, ou autre et mieux intégrer ces risques dans les contenus disciplinaires, en développant dans le cursus scolaire des compétences sociales et émotionnelles qui permettront aux jeunes de les dépasser dans les décennies à venir : autonomie, coopération, gestion du stress, empathie…
  • Atténuer le coût des études universitaires pour les étudiants les plus modestes. Lors de la crise sanitaire, de nombreux étudiants se sont retrouvés avec des ressources diminuées. Il faut revaloriser les bourses scolaires.
  • Le doublement du nombre de bourses à taux zéro s’impose plus que jamais tout comme le gel du prix des restaurants universitaires et des loyers des résidences universitaires pour 2020 et 2021.
  • Renforcer le réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté. Les professeurs spécialisés et les psychologues scolaires sont des renforts utiles aux équipes enseignantes et aux parents.Les besoins en postes existaient avant la crise sanitaire, ils n’ont pas disparu depuis, bien au contraire.
  • Education prioritaire : Les conditions de logement, le manque de ressources dans l’univers familial, l’absence de matériel ont eu des répercussions sur les apprentissages scolaires de ces élèves. Pour remobiliser les élèves et les équipes pédagogiques, des moyens supplémentaires devront être engagés, en particulier dans les classes charnières. Internats d’excellence ?
  • Les élèves en situation de handicap. L’école doit être le lieu d’un apprentissage adapté pour tous et permettre à chacun des acteurs présents, enfants, comme personnel scolaire comme professeurs de s’épanouir dans chacune de leurs missions. Cette cause est chevillée au corps de la gauche : l’universalisme. L’universalisme en tant que tel, s’il respecte l’unicité des individus n’est pas une problématique, mais un universalisme dévoyé, qui standardise, uniformise avec comme finalité de préserver les droits de tout le monde conduit à une conséquence opposée à la finalité souhaitée : il empêche la majorité des personnes d’accéder à leurs droits. Ce processus de standardisation s’effectue par la construction de normes et les normes par nature et par efficience excluent. Les propositions que nous faisons ont pour objectif de préserver un universalisme de l’école pour tous, mais en tenant compte des particularités de chacun. Ces propositions sont pour objectif principal de faire en sorte que l’école respecte son devoir et sa responsabilité qui consiste à accueillir tous les enfants quelles que soient leurs conditions, leurs spécificités. Mais les accueillir ne suffit pas, car il ne s’agit pas là de leur donner une place et d’attendre que les enfants s’excluent d’eux-mêmes ou soient, faute d’apprentissage placés dans le circuit touristique de l’enfant en situation de handicap : ULIS -IME – IMPRO -ESAT.

L’école est l’avenir de notre pays. Et on maltraite l’avenir (on le voit aussi au niveau environnemental).

C’est un enjeu mais surtout un défi : celui de garantir le droit à la réussite pour tous nos jeunes, quel que soit l’endroit où ils vivent, quel que soit le milieu d’où ils viennent, partout sur le territoire de la République.

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