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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Géopolitique

Intervention aux universités d'été de Riposte

« le pouvoir des militaires dans les sociétés méditerranéennes : regards croisés Algérie Égypte Israël Turquie Grece / Balkans »

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Hier avec Dylan Boutiflat nous étions invités à intervenir aux universités d’été de Riposte Internationale.

Notre sujet portait sur « le pouvoir des militaires dans les sociétés méditerranéennes : regards croisés Algérie Égypte Israël Turquie Grèce / Balkans ».

Les échanges ont été passionnants .

L’objectif de riposte est de combattre l’impunité de toutes les personnes et des régimes impliqués dans des crimes contre l’humanité, et contre leurs peuples, des crimes de guerre, des assassinats politiques, des crimes économiques, la torture et la corruption. Participer pleinement au combat contre les disparitions forcées. Participer activement au combat pour le respect du droit des peuples à l’autodétermination

https://riposteinternationale.org/

Prises de notes de l’intervention

Le pouvoir des militaires dans les sociétés méditerranéennes : regards croisés Algérie / Grèce / Balkans
Problématique générale

Pourquoi et comment les militaires deviennent-ils des acteurs politiques majeurs dans certaines sociétés méditerranéennes et balkaniques, et pourquoi leur rapport au pouvoir politique évolue-t-il si différemment selon les pays ?

Une question complémentaire pourrait structurer les échanges :
L’armée est-elle seulement un instrument de l’État, ou peut-elle devenir une institution politique disposant de sa propre légitimité, de ses intérêts et de sa vision de la société ?

Intro : pourquoi les militaires compte-t-il autant ?

  1. L’armée comme institution particulière
    • Elle dispose du monopole de la violence légitime.
    • Elle possède une organisation fortement hiérarchisée et disciplinée.
    • Elle peut se considérer comme dépositaire de la continuité de l’État.
    • Dans certaines sociétés, elle bénéficie d’une légitimité historique supérieure à celle des institutions politiques civiles.
    • Elle peut développer une culture institutionnelle propre : défense de la nation, unité territoriale, souveraineté, ordre public.

  2. Quand l’armée devient-elle un acteur politique ?
    Identifier plusieurs configurations :
    • Le coup d’État : prise directe du pouvoir.
    • Le pouvoir tutélaire : l’armée ne gouverne pas nécessairement officiellement mais fixe les limites du pouvoir civil.
    • L’État dans l’État : autonomie institutionnelle, économique ou sécuritaire.
    • L’arbitrage politique : intervention lorsque l’armée considère qu’une crise menace l’État.
    • Le retrait du politique : armée professionnalisée et soumise durablement au pouvoir civil.

  3. Une distinction essentielle
    Ne pas confondre :
    militarisation de l’État,
    politisation de l’armée,
    présence d’anciens militaires dans la vie politique,
    et pouvoir autonome de l’institution militaire.
    Cette distinction permet notamment de comparer correctement Algérie, Grèce et Balkans.

I. Algérie : l’armée comme colonne vertébrale du pouvoir politique

A. Une origine historique particulière
Point de départ incontournable :
• guerre de libération ;
• rôle central de l’Armée de libération nationale ;
• naissance de l’État indépendant dans un contexte où l’armée constitue l’une des institutions les mieux structurées ;
• transformation de l’ALN en ANP (armée nationale populaire),

B. Le coup d’État de 1965 et la construction d’un pouvoir militaire
• Ben Bella / Boumédiène ;
• consolidation du rôle de l’armée ; Selon le classement 2022 du Global Fire Power, l’Algérie est la 26eme armée mondiale et la deuxième d’Afrique, derrière l’Égypte. En 2025, les dépenses militaires sont prévues à hauteur de 3 349 milliards de dinars soit 20 % du budget national.
• articulation entre parti, État et institution militaire ;
• construction d’un système où les frontières entre pouvoir politique et pouvoir militaire deviennent difficiles à distinguer.

C. La guerre civile : le retour au premier plan
Années 1990 :
• interruption du processus électoral ;
• affrontement avec les groupes islamistes armés ;
• poids de l’appareil sécuritaire ;
• conception de l’armée comme garante de la survie de l’État.

L’armée algérienne s’est-elle comportée comme une institution défendant l’État ou comme une institution défendant son propre système de pouvoir ?

D. Bouteflika et la recomposition du rapport civilo-militaire
• tentative de rééquilibrage entre présidence et état-major ;
• influence persistante des réseaux militaires ;
• question de l’autonomie réelle du pouvoir présidentiel.

E. Le Hirak de 2019 : l’armée face à la société
• chute de Bouteflika ;
• rôle du général Ahmed Gaïd Salah ;

Il pousse à la démission le président Abdelaziz Bouteflika, dont il était jusque-là un proche et dont il avait soutenu, dans un premier temps, le cinquième mandat. Il est par la suite appelé par les manifestants à quitter le pouvoir, dont il avait hérité de facto. Son exercice du pouvoir se caractérise par l’arrestation de centaines d’opposants et de purges à l’encontre de personnalités de haut rang du régime. Il rejette également le départ de l’exécutif, incarné par Abdelkader Bensalah et Noureddine Bedoui, restreint la circulation des manifestants et interdit le drapeau amazigh.

Il meurt quelques jours après l’investiture du nouveau président Abdelmadjid Tebboune, élu lors d’un scrutin contesté dont Gaïd Salah avait poussé à l’organisation.

II. Grèce : de la dictature militaire à la consolidation du contrôle civil

La Grèce constitue un contrepoint particulièrement intéressant à l’Algérie.

A. Une longue tradition d’intervention militaire
• rôle de l’armée dans la vie politique grecque ;
• coups d’État et instabilité politique ;
• question du nationalisme et de l’armée ;
• guerre civile grecque et contexte de guerre froide.

B. La dictature des colonels (1967-1974)
• prise du pouvoir par les militaires ;
• régime des colonels ;
• suspension des libertés publiques ;
• répression ;
• construction d’un régime autoritaire reposant directement sur l’appareil militaire.

C. 1974 : la rupture
• crise chypriote ;
• chute de la dictature ;
• retour de Konstantínos Karamanlís ;
• restauration de la démocratie ;
• transformation profonde des relations civilo-militaires.

D. La construction d’une armée démocratique
• contrôle parlementaire ;
• professionnalisation ;
• intégration européenne ;
• disparition progressive de l’intervention militaire dans la politique intérieure.
Contraste avec l’Algérie
Pourquoi la Grèce a-t-elle réussi à “sortir” politiquement du militarisme alors que l’Algérie a conservé une influence institutionnelle beaucoup plus forte de l’armée ?

III. Les Balkans : quand l’armée devient le miroir de la construction de l’État

Ici, il serait préférable de ne pas parler des « Balkans » comme d’un ensemble homogène (ex Yougo + Bulgarie et Grèce.

On peut sélectionner trois trajectoires.

A. Yougoslavie : l’armée comme instrument de l’unité fédérale

  1. L’Armée populaire yougoslave
    • Tito ;
    • armée fédérale ;
    • doctrine d’autodéfense ;
    • rôle politique et idéologique ;
    • représentation de l’armée comme garante de l’unité yougoslave.

  2. L’éclatement de la Yougoslavie
    • transformation du rôle de l’armée ;
    • perception croissante de la JNA comme instrument serbe ;
    • perte de sa légitimité fédérale ;
    • implication dans les guerres de dissolution.

B. Balkans post-Yougoslaves : armées, nationalismes et démocratisation,

Exemples possibles :
• Serbie ;
• Croatie ;
• Bosnie-Herzégovine ;
• Kosovo ;
• Macédoine du Nord.

Questions communes :
• passage des armées de guerre aux armées professionnelles ;
• désengagement politique ;
• contrôle démocratique ;
• influence des structures euro-atlantiques ;
• transformation des élites militaires ;
• mémoire des conflits.

Modèle 1 — L’armée comme pouvoir tutélaire
Algérie
L’armée ne gouverne pas nécessairement directement mais demeure une institution centrale dans la définition des limites du pouvoir politique.

Modèle 2 — L’armée comme pouvoir politique puis institution démocratique
Grèce
Une période de pouvoir militaire direct suivie d’une rupture historique et d’une consolidation du contrôle civil.

Modèle 3 — L’armée comme instrument de construction ou de fragmentation de l’État
Yougoslavie / Balkans
L’armée est intimement liée à la définition de l’État et de la nation ; lorsque l’État se fragmente, son rôle et sa légitimité sont eux-mêmes bouleversés.

Ce qui explique les différences

Cette partie peut permettre aux intervenants de dépasser le simple récit historique.

A. La naissance de l’État
• État ancien ou nouvel État ?
• guerre de libération ;
• construction nationale ;
• effondrement impérial ;
• fédéralisme.

B. La légitimité historique de l’armée
Pourquoi certaines armées peuvent-elles se présenter comme :
« les véritables défenseurs de la nation »
alors que d’autres sont rapidement cantonnées à leur rôle militaire ?

C. Les menaces extérieures
• guerre ;
• frontières contestées ;
• terrorisme ;
• rivalités régionales ;
• perception d’une menace existentielle.
Plus la menace extérieure est forte, plus l’armée peut disposer d’une légitimité politique exceptionnelle.

D. La faiblesse des institutions civiles

Une armée puissante n’est pas nécessairement le problème initial.

Il faut aussi regarder :
• faiblesse des partis ;
• institutions judiciaires fragiles ;
• corruption ;
• absence de contre-pouvoirs ;
• crises économiques ;
• instabilité gouvernementale.

E. Le rôle des puissances extérieures
• États-Unis ;
• URSS/Russie ;
• OTAN ;
• Union européenne ;
• France.
Question particulièrement intéressante :
Les puissances occidentales ont-elles parfois contribué à renforcer les pouvoirs militaires au nom de la stabilité ?

Armée, société et imaginaire national

Cette séquence permet d’élargir le débat au-delà des institutions.

A. L’armée comme lieu de socialisation
• service militaire ;
• jeunesse ;
• apprentissage de la discipline ;
• sentiment national ;
• mobilité sociale.

B. L’image de l’armée dans la société

• Algérie : armée issue de la guerre de libération ;
• Grèce : traumatisme de la dictature ;
• Balkans : mémoire des guerres et des crimes.

C. La mémoire
Question essentielle :
Peut-on comprendre le pouvoir contemporain des militaires sans comprendre la manière dont les sociétés se souviennent de leurs guerres ?

Algérie
• évolution du rapport entre présidence, état-major et société ;
• héritage du Hirak ;
• poids de l’appareil sécuritaire ;
• succession des générations militaires.

Grèce
• armée professionnelle ;
• OTAN ;
• tensions avec la Turquie ;
• question chypriote ;
• retour éventuel de la question sécuritaire dans le débat politique.

Balkans
• tensions Serbie/Kosovo ;
• réarmement ;
• Russie ;
• OTAN ;
• montée des tensions géopolitiques ;
• retour de la guerre sur le continent européen.

Le pouvoir des militaires ne dépend pas seulement de la puissance de l’armée. Il dépend surtout de la légitimité historique que la société lui reconnaît, de la faiblesse ou de la solidité des institutions civiles et de la capacité de l’État à définir une menace existentielle.

Trois trajectoires :
Algérie → l’armée comme pouvoir tutélaire
Grèce → l’armée comme pouvoir autoritaire puis soumise au civil
Balkans → l’armée comme acteur de construction, de fragmentation puis de recomposition des États

  • « L’armée intervient rarement seule »
    Le pouvoir militaire prospère généralement lorsqu’il rencontre une faiblesse du pouvoir civil.

  • « Le militaire peut être démocratique, le pouvoir militaire ne l’est pas nécessairement »
    Il faut distinguer l’institution militaire, indispensable à tout État, de la militarisation du politique.

  • « La légitimité militaire est souvent une légitimité de crise »
    Guerre, terrorisme, effondrement de l’État, menace extérieure : les situations exceptionnelles peuvent renforcer considérablement l’influence militaire.

  • « Sortir d’une dictature militaire ne suffit pas »
    Le cas grec permet de poser la question des mécanismes institutionnels permettant d’empêcher le retour de l’intervention militaire.

  • « La guerre peut remilitariser la société »
    Le contexte actuel permet de poser une question très contemporaine : le retour de la guerre renforce-t-il mécaniquement les militaires, ou peut-il au contraire renforcer le contrôle démocratique des forces armées ?

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