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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Éducation

Comment exprimer l'indicible ?

Quatre difficultés qu'un professeur d'histoire éprouve à porter la mémoire de la Shoah : le complexe de l'imposteur, l'angoisse de l'échec, la récupération, le relativisme. Et ce que Primo Levi et Élie Buzyn y changent.

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Désolé par avance, il est possible que je sois long.

Ces journées de commémorations sont toujours pour moi l’objet de conflits intérieurs. Il n’est peut-être pas complètement inutile de partager avec vous (enfin du moins ceux que ça intéresse) pourquoi c’est si difficile pour moi.

La première difficulté est celle du complexe de l’imposteur. Comment exprimer l’indicible ? Comment ne pas être déplacé dans mes propos ? Comment faire comprendre l’horreur d’un appel à 5 heures du matin dans le froid polonais avec un pyjama rayé, les cheveux rasés, les lits pleins de puces, la soupe diurétique ? Pourtant mon cursus et mon expérience valident l’idée que je suis un porteur légitime, si ce n’est de mémoire, au moins d’histoire. Mais je n’ai pas connu l’horreur des camps. Ma famille a connu les affres de la guerre mais à part deux trois destinées héroïques elle s’en est plutôt bien tirée par rapport à beaucoup d’autres.

Mais je dois le faire. Parce que c’est mon rôle par mon métier. Parce que c’est aussi la mission que l’institution me donne. Chaque gamin qui m’a subi doit avoir en tête l’horreur du conflit et de l’extermination programmée. Aussi parce que ce message est indispensable pour que le monde aille mieux. Ou du moins moins mal.

Et c’est là où on se confronte à la deuxième difficulté. L’angoisse de l’échec. Car le temps passe. Les douleurs s’estompent avec les décès des derniers survivants de l’holocauste. Des sondages toujours plus crétins les uns que les autres vous feront croire que les enfants n’ont jamais entendu parler de l’holocauste. Alors qu’ils l’ont bien étudié en primaire, au collège, au lycée. L’ont-ils tous retenu ? Sans doute que non. Mais ils ne sont pas plus crétins que les générations précédentes. Les professeurs ne sont pas plus mauvais ou moins investis. Mais ils sont déconsidérés. Leur parole n’a plus la même aura certainement. La faute à qui ?

Le troisième écueil est la récupération (notamment politique). Certains feront un post grandiloquent entre la journée du câlin et celle de la moissonneuse-batteuse. Ils auront coché la case et passeront à autre chose. J’ai peur de passer pour un de ceux-là. Comment démontrer la sincérité d’un propos ? Quelle preuve puis-je apporter ?

Le quatrième écueil est celui du relativisme. L’ouverture d’un débat sans fin dans la comparaison des douleurs. Tous les génocides sont des horreurs. Des Arméniens aux Tutsis. Ils ne se mesurent pas au nombre de morts mais à la volonté politique d’exterminer et à la puissance de l’administration qui a voulu faire passer ce message (ou pas).

Malgré tous ces écueils il faut continuer car les dangers sont grands. L’histoire ne se reproduit jamais à l’identique mais ignorer le passé reste une manière de raccourcir l’avenir. Les négationnistes continueront de cracher leur venin.
Deux personnes (entre autres) m’aident à cette mission. Élie Buzyn (dans l’article ci-dessous) et Primo Levi.

Élie Buzyn doute. Son témoignage est précieux. Personne ne peut remettre en cause sa légitimité et pourtant il doute. Si même lui doute, pourquoi devrais-je avoir honte de douter moi-même ? Il essaie de faire de son mieux. Et c’est déjà beaucoup pour quelqu’un qui ne voulait plus parler pour simplement survivre.

Survivre, Primo Levi n’y a réussi qu’à moitié. Son récit froid, sans haine, descriptif de l’horreur des camps (“Si c’est un homme”) m’a bouleversé. La force de son écriture réside dans le fait qu’il n’y a aucun pathos. Il ne juge pas. Ne crie aucune révolte ni aucune haine. Il décrit. Et cette narration est d’une puissance incroyable. Il laisse au lecteur le choix d’en tirer les conclusions. Sa mort reste une énigme qui me hante. Suicide ou accident ? L’idée même d’un suicide après avoir survécu au pire est désespérante par rapport à son message initial. Mais personne ne peut ni juger ni comprendre ce genre d’actes. On peut donc faire passer un message d’une autre manière. Sans faire une suite de souvenirs mais en décrivant une logique implacable.

Reste enfin le contexte actuel. Depuis quelques jours une jeune fille se fait harceler et insulter pour avoir exprimé sa haine de l’islam sur les réseaux sociaux. Quel rapport ? Il y en a un pourtant.
En France on a le droit d’être stupide, surtout à 16 ans. Ce message était idiot c’est vrai. Sans doute inutilement agressif. Mais on n’a pas le droit de menacer de mort, harceler, appeler au viol quelqu’un parce qu’il aime ou déteste une religion. En France on a le droit au blasphème et c’est tant mieux. L’Édit de tolérance de 1598 ne disait pas mieux. Je dois tolérer l’existence de l’autre même si sa pensée m’insupporte.

On peut en faire de même avec les Catholiques (pensées à Frédéric Fromet), Protestants et avec les Juifs (Desproges tu nous manques). Pour autant on n’a pas le droit de nier l’existence des camps, du génocide. Ce ne sont pas des opinions, ce sont des crimes contre l’histoire. Et tout comme les intégrismes de tous poils on doit les combattre.

Et pour les combattre, rien de mieux que la connaissance. J’en profite d’ailleurs pour remercier la municipalité et notamment Marc Gricourt pour la rénovation complète du musée de la résistance. C’est un bel effort. Nécessaire.
Désolé, j’avais bien dit qu’il y avait un risque que je sois long. Bravo à celles et ceux qui auront tenu jusque-là.

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