Campus 2026: Table ronde
Quelles leçons tirer des guerres actuelles — en Ukraine, au Proche et au Moyen-Orient — et surtout, comment éviter la naissance d’un prochain conflit de haute intensité ne se déroule en Asie ?

Merci à Elsa Vidal Rachid Temal. Laure Pallez et Romain Gallea pour nous avoir permis d’éclairer les enjeux géostratégiques majeurs de cette période.
C’était un beau moment.
Désolé pour ceux qui n’ont pas pu rentrer dans l’auditorium.
La prochaine fois on prévoira plus grand !
Intervenants

Romain Gallea, analyste en relations internationales et défense, spécialiste de l’Indopacifique et ancien assistant de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, pourra nous aider à comprendre les dynamiques militaires et stratégiques à l’œuvre dans cette région. Ses travaux récents au sein de l’Observatoire du multilatéralisme en Indopacifique s’inscrivent précisément dans cette réflexion sur la recomposition stratégique de la région.

Laure Pallez, consultante, conseillère du commerce extérieur et directrice associée de Mascaret, apportera un regard indispensable sur la dimension économique. Car la compétition sino-américaine est aussi une compétition commerciale, industrielle, technologique et financière. Et comme elle l’a récemment souligné, Pékin et Washington restent profondément interdépendants : l’interdépendance économique peut être une vulnérabilité, mais elle peut aussi constituer un puissant facteur de prévention de l’escalade.

Elsa Vidal, journaliste et essayiste spécialiste de l’espace post-soviétique, ancienne rédactrice en chef de la rédaction en langue russe de RFI et autrice de Que pensent les Russes ?, nous permettra de revenir sur l’expérience russe et sur ce que la guerre en Ukraine nous apprend des sociétés confrontées à la guerre. Son travail insiste notamment sur la diversité des attitudes au sein de la société russe, loin de l’image d’un peuple unanimement mobilisé derrière le pouvoir.

Enfin, Rachid Temal, sénateur socialiste du Val-d’Oise et vice-président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, pourra apporter le regard politique et parlementaire : celui de la construction de notre politique de défense, de notre relation aux alliés et de la place que la France doit occuper dans un monde où les équilibres stratégiques se déplacent.

Extrait de mon intervention
Nous sommes réunis autour d’une question qui aurait pu paraître presque délirantes il y a encore quelques années : quelles leçons tirer des guerres actuelles — en Ukraine, au Proche et au Moyen-Orient — et surtout, comment éviter la naissance d’un prochain conflit de haute intensité ne se déroule en Asie ?
Cette question est d’autant plus importante que nous ne sommes plus dans un monde où les conflits peuvent être pensés séparément les uns des autres.
La guerre en Ukraine, les affrontements au Proche-Orient et les tensions stratégiques en Indo-Pacifique sont des théâtres différents. Ils ont leurs histoires, leurs acteurs, leurs logiques propres. Il serait dangereux de les confondre.
Mais ils ont aussi quelque chose en commun : ils témoignent d’un retour de la puissance, de la force militaire et du rapport de force au cœur des relations internationales.
La guerre en Ukraine nous a d’abord rappelé une évidence que nous avions peut-être collectivement oubliée : la guerre interétatique de haute intensité n’appartient pas au passé.
Elle nous a également montré que la puissance militaire ne se résume plus au nombre de chars, d’avions ou de missiles. Les drones, les satellites, la guerre électronique, le renseignement en temps réel, les cyberattaques, les capacités industrielles et la maîtrise des chaînes d’approvisionnement sont désormais partie intégrante du champ de bataille.
Mais l’Ukraine nous enseigne également autre chose : une guerre moderne est une guerre de sociétés. Elle exige une capacité industrielle, une endurance économique, une mobilisation politique et une résilience civile. Elle oblige donc à penser la défense bien au-delà des seules armées.
Et elle nous rappelle enfin que la guerre ne commence pas nécessairement le jour où les premiers missiles sont tirés. Elle peut être précédée de campagnes de désinformation, d’ingérences, de pressions économiques, de cyberattaques, de déstabilisation politique et de batailles du récit.
Autrement dit : la frontière entre la paix et la guerre est devenue beaucoup plus floue.
Le Proche et le Moyen-Orient nous enseignent, eux, une autre leçon : la supériorité technologique et militaire ne suffit pas à produire la stabilité politique.
On peut disposer d’une formidable capacité de renseignement, de défense antimissile ou de frappe à longue distance et rester confronté à des menaces asymétriques, à des acteurs non étatiques, à des sociétés profondément fracturées et à des conflits dont les causes politiques, historiques et territoriales ne peuvent pas être réglées par la seule force.
Ces guerres nous montrent aussi la rapidité avec laquelle un conflit régional peut prendre une dimension internationale : par les alliances, les approvisionnements militaires, les routes commerciales, l’énergie, les migrations, mais aussi par l’information et les opinions publiques.
Alors, que signifie tout cela pour l’Asie ? C’est probablement la question stratégique majeure des prochaines décennies.
Car l’Indopacifique est devenu l’un des principaux centres de gravité du monde. Il concentre une part considérable de la population et de l’économie mondiale et constitue le théâtre d’une compétition stratégique croissante entre les États-Unis et la Chine. La France elle-même se considère comme une puissance de l’Indopacifique, notamment en raison de ses territoires ultramarins et de sa présence maritime.
Et au cœur de cette compétition se trouve évidemment la question de Taïwan. Mais il serait réducteur de considérer que le seul scénario à éviter serait une invasion de Taïwan.
Le risque peut aussi résider dans l’escalade progressive : une crise maritime, un incident aérien, un blocus, une démonstration de force, une erreur de calcul, une riposte qui entraîne une autre riposte… Jusqu’au moment où chacun découvre qu’il est entré dans une guerre que personne ne voulait véritablement déclencher.
C’est peut-être là l’une des principales leçons de l’Ukraine et du Proche-Orient : la prévention des conflits doit commencer avant que la guerre ne paraisse inévitable.
Cela suppose de reconstruire des mécanismes de dialogue, de maintenir des canaux de communication entre adversaires, de renforcer les organisations multilatérales et de développer des règles permettant d’éviter qu’un incident ne se transforme en affrontement.
Mais cela suppose également d’être crédible. La dissuasion ne fonctionne que si elle repose sur des capacités réelles, sur des alliances solides et sur la volonté politique de les utiliser si nécessaire.
Il ne s’agit donc pas de choisir entre la diplomatie et la puissance. Il faut penser les deux ensemble.
La diplomatie sans capacité de défense risque de manquer de crédibilité. Mais la puissance militaire sans stratégie diplomatique risque de transformer chaque crise en engrenage. Et cette question nous concerne directement, nous Européens.
L’Union européenne ne pourra pas rester spectatrice de la compétition sino-américaine. Elle doit défendre ses intérêts économiques, sécuritaires et technologiques, réduire ses vulnérabilités et préserver sa capacité d’action. Elle dispose déjà d’une stratégie pour l’Indopacifique fondée notamment sur les partenariats, le multilatéralisme et la défense d’un espace libre et ouvert.
La France, elle, possède un atout particulier : elle est une puissance européenne, mais aussi une puissance de l’Indopacifique. Elle dispose de territoires, de populations, d’intérêts économiques et d’une présence militaire dans cette région.
Cela nous donne des responsabilités particulières. Mais cela nous oblige également à réfléchir à ce que pourrait être une politique européenne de prévention des conflits en Asie : comment dialoguer avec la Chine sans naïveté ? Comment renforcer nos partenariats avec les démocraties de la région sans participer mécaniquement à une logique de blocs ? Comment protéger nos intérêts économiques sans devenir dépendants ? Comment renforcer notre défense sans alimenter une spirale incontrôlée ?
Et surtout : comment faire en sorte que la dissuasion serve la paix plutôt qu’elle ne prépare la guerre ?
Je voudrais donc que nous abordions cette discussion avec une idée simple : il ne s’agit pas de prédire où aura lieu la prochaine guerre.
Il s’agit de comprendre pourquoi les guerres deviennent possibles, comment elles deviennent acceptables pour ceux qui les déclenchent, pourquoi les mécanismes de prévention échouent et surtout comment construire les conditions politiques, économiques, militaires et diplomatiques qui permettent de les éviter. Parce que tirer les leçons des guerres actuelles, ce n’est pas seulement apprendre à mieux faire la guerre.
C’est apprendre à mieux empêcher qu’elle commence.




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