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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Ukraine

Jour 1588

Dès 2022, les Russes n'ont pas compris que les Ukrainiens fuient avec leurs chats et leurs chiens. Derrière ce détail apparemment dérisoire se lisent deux façons opposées de penser la famille, la solidarité et ce qu'une société doit à ses plus faibles.

Soldat ukrainien tenant un chat dans ses bras

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Le sujet doit vous sembler dérisoire. Il l’est peut-être. Mais je crois qu’il n’est pas aussi anecdotique qu’il puisse paraître.

Dans les tout premiers jours de la guerre j’ai été marqué par l’incompréhension russe face aux Ukrainiens qui partaient avec leurs chats et leurs chiens. Ce n’était pas de la propagande mais une interrogation réelle. C’était l’époque où les Russes martelaient pourtant à l’envi que les Ukrainiens étaient leurs « petits frères ».

Le discours russe était alimenté par le virilisme issu du bourrage de crâne poutinien. S’attacher aux animaux (voire aux hommes) c’est de la faiblesse de ce point de vue.

Mais pas seulement. L’espace soviétique a laissé un héritage commun : une place longtemps secondaire accordée aux animaux de compagnie par rapport aux animaux utilitaires (travail, garde, production). Mais après 1991, Russie et Ukraine n’ont pas suivi la même trajectoire.

L’Ukraine depuis 1991 a connu bien des troubles. La méfiance vis-à-vis de l’État a été forte. La société s’est réorganisée par elle-même. Le mouvement citoyen a été prépondérant. Il a subi le choc de 2014 et a su rebondir après le séisme de février 2022.

Il s’est développé une réelle culture de l’auto-organisation citoyenne, des solidarités horizontales et des initiatives locales. En Russie par contre l’État pèse de tout son poids. Et cela s’est renforcé avec l’accession au pouvoir et sa mise sous tutelle des oligarques. Le poids plus important des structures verticales, de l’État et d’une culture politique où l’individu agit souvent dans un rapport différent aux institutions. Anna Colin Lebedev a beaucoup écrit sur le sujet notamment.

Quel rapport avec les animaux vous allez me dire ?

Plus la guerre avance plus je vois dans le traitement des animaux pendant la guerre la révélation de deux systèmes qui s’opposent de plus en plus. Deux manières différentes de concevoir la solidarité. La Russie se déshumanise à vitesse grand V. Elle abandonne ses hommes dans des « stratégies de hachoir à viande » notamment. Sans aucun respect même pour le corps de ses propres soldats. Les exemples sont multiples sur le sujet. Penser au bien-être animal paraît alors totalement absurde dans le contexte.

En Ukraine, l’animal est entré dans le cercle de la famille. Quand on part, quand on doit quitter sa maison on emmène l’essentiel. Ses enfants et ses animaux de compagnie. Les travaux récents sur les Ukrainiens pendant l’invasion montrent que beaucoup d’habitants ont refusé de considérer leurs animaux comme des biens « abandonnables ». Le chien ou le chat est souvent intégré au récit familial. L’animal devient un proche à protéger, un symbole de continuité avec la vie d’avant, une preuve que l’on conserve son humanité dans une situation de violence. C’est aussi le cas des soldats qui bien souvent adoptent des mascottes (souvent des chats). J’ai à ce titre une pensée pour le journaliste français Arman Soldin que l’on voyait souvent avec des animaux sur le front. On ne l’oublie pas.

Les Ukrainiens en jouent dans leurs rapports avec les Occidentaux que nous sommes. Cela provoque une proximité, une empathie naturelle. Certains animaux sont utilisés notamment pour des appels aux dons par exemple. Ils ne sont pas des héros (comme Laïka par exemple) mais le rappel que ce qui leur arrive peut nous arriver. Eux c’est nous.

Du côté russe c’est vu au mieux comme une bizarrerie au pire comme une faiblesse coupable. Cela rejoint l’analyse d’Anna Colin Lebedev sur la société ukrainienne : face à la guerre, elle insiste sur la capacité des Ukrainiens à produire des formes de résistance et d’organisation par la base. Pour autant la société russe est complexe elle aussi. Elle montre une rupture assez nette entre les sociétés urbaines de Moscou et Saint-Pétersbourg (où l’animal peut être intégré au cercle familial lui aussi) et la campagne où l’animal de compagnie n’existe que par son utilité (même s’il y a des exceptions). Le rapport russe aux animaux domestiques peut être très affectif dans les familles urbaines, mais il coexiste avec d’autres représentations qui restent fortes. Notamment celle de l’animal de garde du foyer. Il a une fonction. Il est utile.

La guerre en Ukraine a rendu visibles des transformations sociales plus profondes à travers les rapports russes et ukrainiens aux animaux domestiques. L’animal n’est pas seulement un objet d’attachement ; il devient un révélateur de la manière dont une société pense la famille, la solidarité et la responsabilité.

En ce sens. Le respect que l’on accorde aux animaux peut aussi être un indicateur de l’avancement d’une société. La brutalisation des uns (les animaux) facilitant le passage à l’acte des mauvais traitements sur les autres (les hommes). C’est ma théorie (que vous n’êtes pas obligé de suivre). Nous ne sommes pas en guerre, mais il n’est pas inutile d’apprendre des guerres des autres. On peut par exemple réfléchir à la place des animaux dans notre société. Qu’ils ne soient plus considérés comme un bien meuble. Que nos plus proches cousins (les primates) mais aussi la plupart des animaux qui peuvent ressentir la douleur soient considérés comme des êtres intelligents ne peut pas nuire à la construction d’une société plus juste.

Et à ce niveau nous avons du travail à faire sur nous. Aussi. Le résultat de la canicule sur les élevages, l’enfermement des orangs-outans à Beauval, la fermeture du Marineland d’Antibes, l’abandon des animaux au bord des routes… Il y a beaucoup de sujets qui nous concernent.

Journaliste casqué en gilet pare-balles, un chat roux perché sur son épaule

Mésange bleue au plumage bleu et jaune posée sur un rebord enneigé

Chat roux devant un drapeau ukrainien, son ombre dessinant un lion

Chat blanc et roux coiffé d’un petit casque militaire gris, couché sur une veste

Adolescent tenant son chat dans les ruines d’une maison détruite et brûlée

Fillette en larmes serrant une cage à oiseau devant un train ukrainien

Soldat équipé tenant un chat noir portant un casque miniature assorti

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