Jour 35 : Brouillard de guerre
L'expression est de Clausewitz : l'incertitude sur les forces et les intentions de chacun. Les retraits annoncés autour de Kyiv ne sont pas confirmés, Kadyrov montre un premier signe de désaccord, et les bombardements redoublent.

On est mercredi, le jour où je dispose du moins de temps pour cette chronique quotidienne. Je serai donc plus court.
Ce qui est frappant aujourd’hui c’est que nous sommes encore un peu plus qu’hier en plein brouillard de guerre. Cette expression a été employée pour la première fois par Carl von Clausewitz dans son traité paru en 1834 Vom Kriege (De la guerre). Elle évoque l’absence ou l’incertitude des informations quant aux forces, aux positions et aux objectifs des belligérants dans une guerre.
Ainsi, malgré les annonces russes d’hier et quelques retraits de troupes observés autour de Kyiv et de Chernihiv (lourdement bombardée cette nuit avec Nijyn) il n’y a pas encore de signes clairs de retrait total des troupes dans les zones concernées. Chacun suppose que ces troupes vont venir renforcer le front du Donbass mais cela mérite des précautions d’usage. Pour la première fois Ramzan Kadyrov a même montré un signe de désaccord avec Moscou. Gesticulations prévues à l’avance ? Véritable rébellion contre le régime auquel il doit tout ? Impossible de savoir aujourd’hui.
Comme pour maintenir sa menace (ou rassurer son opinion publique), la Russie a multiplié les bombardements sur toutes les grandes villes ukrainiennes. Elle a touché des symboles locaux du pouvoir ukrainien comme le principal siège de l’administration régionale de Mikolaiev (14 morts). Cette ville sortait à peine de la ligne de front liée à l’avancée des troupes ukrainiennes sur Kherson.
Même problème avec ce qui s’est passé à Belgorod (Russie) hier soir. Un entrepôt de munitions est parti en fumée suite à ce qui a été appelé une « erreur humaine » dans un premier temps par les autorités locales. L’agence Tass (Russe) a elle évoqué un bombardement ukrainien ce qui changerait complètement la donne. Les deux seuls bombardements ukrainiens en territoire russe depuis le début de la guerre ayant été symboliques et sans dégâts. Chacun aura tendance à projeter ses propres souhaits sur ce fait. L’analyse souffre alors de ce qu’on appelle un biais de confirmation.
Autre sujet trouble du moment, l’étonnante bonne tenue du Rouble. Là aussi chacun aura tendance à vouloir voir ce qu’il désire. La réalité c’est que la bourse de Moscou est quasi paralysée. Les changes sont très faibles en valeur. La Russie a usé de tous les moyens pour « tenir » sa monnaie (interdiction de vendre du rouble, tentative d’obliger les pays étrangers à acheter leurs hydrocarbures dans cette monnaie malgré les contrats en cours, vente d’une partie de ses réserves d’or etc.) Nul ne sait aujourd’hui combien de temps la Russie pourra tenir ni à quelle ampleur ses réserves ont été dilapidées. Néanmoins une chose paraît certaine, le temps joue contre elle à ce niveau. La rupture de l’approvisionnement en pétrole par le principal oléoduc a été annoncée hier soir. Pour l’instant, impossible de savoir si elle est durable ou juste une pression sur l’Allemagne.
Sur le front :
Kyiv : La contre-attaque ukrainienne est en pause. La reprise d’Ivankiv a échoué. Les combats se sont arrêtés à la banlieue et le front a reculé à Borodianka. Les troupes russes assurent la relève à partir de la Biélorussie (contrairement à l’engagement de retrait hier soir). Néanmoins l’avantage semble rester côté ukrainien, au prix de nombreuses pertes sans doute.
Donbass :
Région de Dontesk : Frappes aériennes et frappes d’artillerie à Maryinka, Novomykhailivka, Avdiyivka et Krasnohorivka. Harcèlement ou préparation d’une action de plus grande envergure ?
Région de Lysychansk / Severodonetsk : Rupture du réseau électrique à Severodonetsk après les bombardements. Bombardement de Lysychansk ce matin, il y a des victimes civiles.
Région de Kharkiv/Belgorod (Russie): L’étau se desserre sur Kharkiv. La banlieue Est de la ville reste agitée. Bombardement ou erreur humaine à Belgorod, de l’autre côté de la frontière. À suivre de très près.
Kherson : Bateau russe observé hier au pont Antonivsky (minage du pont en cas de tentative de reconquête ukrainienne ?) Des renforts arrivent encore et semblent se diriger vers Mikolaiev. Tentative de contre-attaque russe ou besoin de combler les déficits liés aux échecs à Novovorontsovka et Zelenodolsk ?
Marioupol résiste encore. Étonnant que les forces ukrainiennes ne soient pas à court de munitions. 3 chars russes au moins ont été détruits hier. Les progrès sont extrêmement lents. L’objectif russe est de couper la ville en deux poches distinctes.
Pas d’évolution majeure ailleurs. Pause opérationnelle prévisible pour permettre les déplacements de troupes russes. On est en pleine période de dégel, les axes “en dur” sont d’autant plus essentiels à tenir pour les deux camps.
Merci à Cedric Mas pour la carte.
Les feux visibles sur le site de la NASA permettent d’avoir une idée des lignes de front.
Attention aux fausses informations, les tchetchenes ont annoncé à plusieures reprise avoir capturé la mairie, ce qui est faux (pour l’instant).




Réagir à cet article