Jour 45 : « La bataille du rail : Terroriser la population »
Deux missiles sur la gare de Kramatorsk, plus de 55 morts : le rail est à la fois cible militaire et seule voie d'évacuation. Onze millions d'Ukrainiens déplacés, 70 cheminots tués, et une stratégie de terreur qui n'a jamais rien gagné.

Le rail est un élément essentiel de la guerre, depuis longtemps. Les plus anciens qui me lisent se souviendront de « la bataille du rail » (1946) de René Clément décrivant l’héroïsme des cheminots français pendant la seconde guerre mondiale. Plus récemment, on peut rappeler le courage des cheminots biélorusses pour empêcher l’armée russe de se renforcer (je ne serai pas surpris qu’on leur doive en partie le retrait de la bataille de Kyiv).
Que le train soit une cible militaire est logique, c’est le seul moyen de transporter des blindés avec efficacité sur de longues distances. Les Russes l’ont bien compris en utilisant pour la première fois depuis très longtemps des trains blindés eux-mêmes pour leurs propres blindés à Melitopol le 7 mars dernier. Ils ont utilisé un transport de fret sécurisé par des wagons spéciaux équipés de DCA. L’armée russe possède deux trains blindés (le Amur et le Baïkal). Ces trains peuvent être équipés de gros calibres (pas de problème de poids) par contre ce sont des cibles faciles.
La même logique militaire pousse au sabotage ou à la destruction des lignes. Les Russes l’ont fait entre Slaviansk et Barvinkove. Cela pouvait être choquant car dans le même temps l’Ukraine appelait à l’évacuation des civils de la zone. Mais cela peut se justifier dans le fait que la ligne puisse aussi être utilisée à des fins militaires. Par exemple les Alliés ont bombardé la gare de triage de Noisy-le-Sec dans la nuit du 18 au 19 avril 1944 (464 morts et 370 blessés) pour limiter la capacité de déplacement des troupes allemandes en vue du débarquement en Normandie. Même opération à la gare de Trappes (1 260 tonnes de bombes) le 6 mars 1944, la gare de Villeneuve-Saint-Georges, Étampes, Juvisy (125 morts), Sotteville-lès-Rouen…
Problème, le train est aussi essentiel pour évacuer les populations. 11 millions d’Ukrainiens ont été déplacés dont plus de 4 millions à l’étranger. Les 400 000 employés de la Ukrzaliznytsia ont été héroïques en multipliant les voyages malgré le danger évident (70 en sont morts). Cette guerre aurait fait des centaines de milliers de morts en plus s’ils n’avaient pas été là. Les salles d’attente, comme celle touchée à Kramatorsk, servent de refuge pour les femmes et les enfants, où leur sont servis des repas en attendant le prochain départ des trains d’évacuation (gratuits contrairement aux trains vers les zones dangereuses).
Par contre, il y a une logique propre à la stratégie russe de viser volontairement la gare où des civils attendent une évacuation. Car ce n’est pas la première fois pendant ce conflit (Kyiv et Zaporojie ont déjà été ciblées au mois de mars). La volonté de terroriser la population est claire car l’objectif militaire est limité. Il s’agit de saper la volonté de la population, de détruire ses centres vitaux, de lui faire comprendre qu’elle devra se soumettre à la force et que le plus tôt sera le mieux.
À ce titre cela rejoint les grandes injustices de l’histoire. La destruction du centre-ville de Rotterdam par l’armée allemande en 1940, les villes rasées de Dresde, Lorient, Saint-Nazaire ou japonaises (64 villes sous bombes incendiaires… Si vous n’avez pas vu « le tombeau des lucioles » faites-le) par les alliés. Cette technique n’a jamais réellement fonctionné. Rotterdam avait déjà été vaincue au moment où elle ployait sous les bombes. Les peuples bombardés ont en général eu tendance à être plus soudés dans le malheur. Le Nord-Vietnam a essuyé un tapis de bombes mais a gagné la guerre. Et même en cas de victoire vous forgez une armée de futurs résistants parmi les survivants et les enfants des victimes.
Evolution du front :
- Kharkiv : Bombardement russe de zones résidentielles. Situation inchangée. La 35e CAA (qui comprend la 64MRB, l’unité qui a commis les atrocités de Boucha) va rejoindre ce front une fois l’unité réorganisée.
- Louhansk : Les troupes russes ont capturé le poste de contrôle 29 près de Novotoshkivske. Les troupes ukrainiennes ont repoussé les attaques ennemies près de Popasna et Lysychansk.
- Donetsk : Bombardements sur Vuhledar, Marinka, Pisky et Avdiivka. Bien évidemment le fait majeur de la journée d’hier a été le bombardement de la gare de Kramatorsk (plus proche de Louhansk que de Donetsk mais dans l’oblast de Donetsk). 2 missiles Tochka U (SS-21) tirés par l’armée russe qui ont fait plus de 55 morts et 85 blessés. Une zone civile, connue.
- Marioupol : Capture d’une partie du port par les troupes russes.
- Kherson : De violents combats à l’entrée de Kherson. Résistance russe mais ils sont sur la défensive.
Autour du conflit :
Météo : Après la fin de la saison des boues & pluies, le printemps arrive. Les forêts deviennent luxuriantes. Les mouvements au sol (surtout à pied) deviennent faciles à camoufler des vues aériennes. C’est le printemps des partisans, la saison verte (зеленка). L’impact restera limité avec les moyens modernes (radars, caméras thermiques…) et sur terrains urbanisés ou agricoles.
Mais, cela peut influer sur les tactiques actuelles, qui reposent bcp sur la visibilité directe (drones caméras)
L’UE vient de donner un questionnaire préalable à l’adhésion. Ce n’est pas un geste anodin. D’autant que la présidente von der Leyen a affirmé que cette question se réglerait en semaines et non en années. Les pays candidats savent déjà à quel point ces procédures peuvent être longues…
Le discours de « vérité alternative » ou plus simplement de Fake News de la Russie passe de plus en plus mal, au moins auprès des autorités officielles. L’idée d’un tribunal pour crimes de guerre fait son chemin progressivement. Ça paraît sans doute ridicule mais c’était encore inconcevable il y a peu. Car après Boucha ou Kramatorsk on découvre Borodianka (26 corps), Makariv (132 corps) ou Chernihiv (700 civils tués). L’absence de limite à la violence de la politique de Poutine semble être contre-productive pour le régime russe. L’idée de le « débrancher » fait elle aussi son chemin.
Le soldat Volodimir tient la main de sa petite amie Tanya en disant au revoir à la gare de Lviv, Ukraine. Il part à Kramatorsk, pour combattre dans la guerre.
Photo : Ilvy Njiokiktjien.
Le rail est un élément essentiel de la guerre, depuis longtemps. Les plus anciens qui me lisent se souviendront de « la bataille du rail » (1946) de René Clément décrivant l’héroïsme des cheminots français pendant la seconde guerre mondiale. Plus récemment, on peut rappeler le courage des cheminots biélorusses pour empêcher l’armée russe de se renforcer (je ne serai pas surpris qu’on leur doive en partie le retrait de la bataille de Kyiv).
À ce titre cela rejoint les grandes injustices de l’histoire. La destruction du centre-ville de Rotterdam par l’armée allemande en 1940, les villes rasées de Dresde, Lorient, Saint-Nazaire ou japonaises (64 villes sous bombes incendiaires… Si vous n’avez pas vu « le tombeau des lucioles » faites-le) par les alliés. Cette technique n’a jamais réellement fonctionné. Rotterdam avait déjà été vaincue au moment où elle ployait sous les bombes. Les peuples bombardés ont en général eu tendance à être plus soudés dans le malheur. Le Nord-Vietnam a essuyé un tapis de bombes mais a gagné la guerre. Et même en cas de victoire vous forgez une armée de futurs résistants parmi les survivants et les enfants des victimes.




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