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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Ukraine

Jour 33 : Les sanctions vont-elles tuer la Russie (ou pas ?)

Les sanctions ne datent pas de 2022 mais de 2014, et elles ont déjà entamé l'armée russe. En s'appuyant sur les travaux de Kamil Galeev, la démolition du mythe d'une armée aguerrie par la Syrie.

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Tout d’abord il faut comprendre un point, les sanctions ne datent pas de 2022 mais de 2014 avec l’annexion de la Crimée. Certes celles de 2022 sont extrêmement fortes mais celles de 2014 ont déjà eu un impact, notamment sur l’armée russe.

Je m’appuierai notamment sur les travaux de Kamil Galeev, chercheur et journaliste à Moscou.

1- Le mythe de l’armée russe et la construction de l’État par les oligarques.

Medinsky, le négociateur de Poutine en Ukraine, affirme que “l’existence même de la Russie est en jeu maintenant”. Cela contraste avec le début du conflit où les mêmes dirigeants estimaient qu’ils étaient certains de la victoire russe. L’image d’une armée rouge invincible est fortement gravée dans nos esprits mais elle repose sur des bases factuellement bien fragiles. L’aide de l’armée américaine à l’armée rouge (notamment en matériel) lui a été indispensable à la victoire contre les nazis.

Idem sur l’expérience acquise en Syrie. Le mythe de “l’expérience réelle du combat” a été démonté par les miliciens de Wagner eux-mêmes. L’aviation a acquis une véritable expérience, la défense aérienne aussi. Mais les troupes terrestres ne l’ont pas fait. Ceux qui s’attendaient à une marche victorieuse à travers l’Ukraine se trompaient. L’Ukraine s’est beaucoup renforcée depuis 2015. Et la Syrie n’est pas l’Ukraine. Le désert est remplacé par des forêts, des marécages, des zones résidentielles, l’idéal pour la guérilla donc.

Poutine, comme d’habitude, choisit l’escalade. Il envoie ses généraux en première ligne. Ceux-ci sont des cibles de choix. 7 d’entre eux sur 20 sont déjà morts (contre 1 en Afghanistan en 10 ans). D’autres subissent les premières purges.

Les élites russes l’ont bien compris. Pour beaucoup ils ne croient plus à la victoire sans pour autant oser le dire. Certains essaient déjà de quitter le navire qui coule. Chubays, le grand architecte de la Russie moderne, a été filmé à Istanbul en train de vider son compte en banque par exemple. Chubays a conçu la privatisation russe. Il l’a délibérément organisée de la manière la plus louche et la plus opaque pour créer rapidement le système des oligarques qui sert de soutien au régime. Il a propulsé Poutine qui le lui a bien rendu. Chacun s’entendant pour un régime fort où la violence de la rue est remplacée par celle de l’État. Il a personnellement financé Spoutnik et favorisé l’idéologie d’un retour à une grande Russie. Les députés du parti au pouvoir Russie unie ne peuvent déjà plus quitter le pays sans autorisation. Seuls les plus intelligents qui se sont échappés avant l’interdiction sont désormais en sécurité à l’étranger, comme Milonov. D’autres sont piégés à Moscou.

2- L’effondrement.

Les sanctions internationales détruisent les chaînes d’approvisionnement technologiques russes. Beaucoup croient en l’autosuffisance de la Russie. Mais la Russie n’est pas autarcique, elle est même très dépendante de l’étranger pour ses technologies.

Les machines-outils sont la première victime des sanctions. Elle utilise des composants étrangers à tous les niveaux, des micropuces aux roulements. Son unique chaîne de montage de tanks est à l’arrêt, elle a déjà épuisé les 2/3 de sa réserve de missiles.

L’annexion de la Crimée a été un coup dur pour l’industrie militaire russe. L’industrie militaire dépend à 80% des machines occidentales. Comme l’a admis le ministre de l’industrie de l’oblast de Sverdlovsk, Sergey Perestorin, les usines de l’Oural ont commencé à avoir des problèmes d’approvisionnement en composants immédiatement après 2014. Ainsi, de nouveaux types d’armes russes, par exemple le char Armata, n’ont jamais été produits en série. La production de masse devait commencer en 2015, mais en 2022, ce n’est toujours pas le cas, à cause des sanctions. Importation de composants électroniques, importation de transmissions, tout s’est éteint après la Crimée.

Pire, l’armée russe a perdu énormément en compétence. Du temps de l’URSS être ingénieur c’était la certitude d’avoir un bon salaire et d’être respecté. Les années 1990-2000 ont tout changé à ce niveau. L’âge moyen des ingénieurs est aujourd’hui de 55 ans. Ceux qui partent à la retraite ne sont pas remplacés. L’industrie non militaire est également en train de mourir. Les usines de voitures et de véhicules s’arrêtent par manque de détails et de composants. Ils licencient leurs travailleurs. Bien sûr, certains essaient de trouver des solutions et construisent de nouveaux véhicules “à partir de composants russes” mais mettent en péril la fiabilité de la production.

Les chemins de fer sont une autre victime. La Russie a fait passer sa production de wagons de chemin de fer des roulements à rouleaux aux roulements à cassette. C’est plus efficace, mais les 3 usines de production de roulements à cassette en Russie sont à la fois détenues par des étrangers et dépendent des importations. Les chemins de fer vont avoir des problèmes. Les chemins de fer sont la principale carcasse qui maintient le pays ensemble. Contrairement à l’Amérique du Nord, ils sont d’une importance cruciale non seulement pour le transport des marchandises, mais aussi des personnes. La plupart des autoroutes russes sont horribles. Ce sont les chemins de fer qui relient ce pays. Bientôt, ils seront perturbés.

Pour les compagnies aériennes russes c’est pire. La Russie n’obtient pas de nouveaux composants pour ses Boeing et ses Airbus, et ne pourra pas les entretenir. C’est pourquoi la compagnie aérienne Pobeda, par exemple, va réduire sa flotte de 40 % malgré le vol de tous les avions de location stationnés en Russie (près de 500). L’usine d’avions de Rostov a fermé faute d’importation, de sorte que les avions Ан-24 et Ан-26 de fabrication russe seront impossibles à réparer. Ils fonctionneront pendant 5 à 6 mois au maximum.

Aujourd’hui la Russie ne sait plus faire sans l’apport occidental en matériel et en ingénierie. Et rien ne laisse croire que la Chine souhaitera l’aider à ce niveau, loin de là. Du moins pas sans de solides contreparties.

Le troisième aspect de la chute de la Russie sera la diminution de l’offre de pratiquement tous les biens de consommation. Il y a deux options : les prix peuvent monter ou il y aura pénurie. À ce stade, les deux phénomènes ont lieu. À mesure que le sucre devient déficitaire, les incitations à le voler et à le stocker augmentent de façon exponentielle. En période de crise, la spéculation et le marché noir augmententntntntntnt.

Ainsi les sanctions détruisent :

  • Industrie militaire
  • Lignes de transport et de communication
  • Production de biens de consommation

Les sanctions ne feront pas reculer Poutine. Elles ne rendront pas les Russes rebelles. Ce serait une action collective à grande échelle qui n’arrivera pas. Ils saperont les efforts militaires russes et inciteront une action collective à une échelle beaucoup plus petite et plus facile à faire - le séparatisme local.

Cette culture politique russe rend la position des autorités régionales insupportable. Poutine est sacré, innocent, irresponsable. C’est l’autorité locale qui est responsable de la qualité de vie. La qualité de vie se détériore à cause de Poutine, mais le gouverneur sera blâmé. Bien sûr les Russes ne vont pas se révolter contre Poutine mais ils peuvent se révolter contre leurs gouverneurs. Si ces gouverneurs tiennent à leur survie ils vont être tentés de maintenir coûte que coûte l’approvisionnement de leur région, quitte à se désolidariser du reste du pays. C’est déjà le cas en ce moment en ce qui concerne les réserves de sucre avec la région de Stavropol qui refuse l’export. En agissant dans le meilleur intérêt de leurs régions sous le déficit de littéralement tout, ils vont inévitablement s’approvisionner, brisant ainsi les lignes d’approvisionnement et les chaînes technologiques. La Russie reste un Empire colonial, démesuré par sa taille et à la fois riche et fragile de sa diversité ethnique.

Certains essaient d’encourager le retour à l’agriculture de subsistance. Sonne bien, ne fonctionne pas. En effet, dans le passé, les Russes ont survécu aux crises économiques grâce à leurs datchas et à leurs jardins privés. Mais cette culture a disparu. L’agriculture de subsistance est extrêmement improductive. C’est aussi extrêmement laborieux et chronophage. Cela demande aussi des compétences qui font tout simplement défaut aux jeunes. Dans les campagnes profondes on arrivera toujours à se débrouiller, mais pas dans les villes moyennes et les grandes villes.

La Russie ne tombera pas à cause de l’invasion de l’Ukraine. Sa cohésion sera brisée par ses propres responsables visant à éviter la catastrophe dans leur propre région. Ce sera un séparatisme économique de facto, le séparatisme politique viendra beaucoup plus tard. Il paraît probable qu’en fin de parcours, certains oblasts tiennent à une indépendance de fait, voire à une indépendance politique. Ce qui sonnerait la fin de la Russie telle que nous l’avons connue.

Le point sur le front :

Kyiv et Nord.

Contre-attaque russe mise en échec sur Kyiv. De très forts bombardements russes tout le long de la ligne de chemin de fer entre Kyiv et Jytomyr (et donc Lviv) cependant.

Cela met en avant la posture de « filer à la Russe » contraire à celle de « filer à l’Anglaise ». Filer à l’Anglaise on part discrètement, Filer à la Russe on dit que l’on part mais on reste. Progression ukrainienne vers l’Est de Kyiv. Avec l’espoir de pouvoir briser le quasi encerclement de Chernihiv, de Konotop et de Soumy à terme. Les Russes semblent lâcher prise sur le Nord de l’Ukraine. Ils sont partis de Slavutych notamment et se sont vus repoussés de Krasnopillia au point même que les forces ukrainiennes ont retrouvé la frontière russe à cet endroit.

Donbass : La situation est plus mauvaise dans le Donbass pour l’Ukraine. Les bombardements sont intensifs le long de la ligne de front avec quelques points chauds :

  • Donetsk/Horlivka : Des pressions sur les lignes ukrainiennes. Cette ligne de front est fixe depuis 2014.
  • Lysychansk/ Sievierodonetsk/ Sumy : L’effort principal des troupes russes est situé dans cette partie de l’Ukraine. Sans percée nette pour l’instant mais les forces ukrainiennes vont avoir du mal à tenir.

Pas ou peu de changement sur les autres lignes de front. Mais d’intenses bombardements sur de nombreuses villes.

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