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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Ukraine

Jour 44 : « Un pont trop loin »

Seule grande ville prise par les Russes, Kherson commande l'axe Odessa-Crimée et ne tient qu'à deux ponts sur le Dniepr. Les Ukrainiens sont déjà dans sa banlieue ; un retrait russe passerait par la destruction du barrage de Nova Kakhovka.

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Le conflit vit un entre-deux. La guerre fait des ravages mais chacun sait que le pire est à venir. Notamment au Donbass et à Kherson.

Je vais m’arrêter quelques instants sur le sort de cette ville qui est un enjeu fondamental pour les deux camps.

Cette ville se situe sur la rive droite du Dniepr, à son embouchure (78 km de la Mer Noire). Par sa situation elle contrôle l’axe Odessa-Mikolaiev-Crimée ou Mélitopol (donc Berdiansk et Marioupol). C’est une ville de près de 300 000 habitants avant la guerre, la seule grande ville prise par les Russes (le 2 mars). Au-delà de l’intérêt stratégique c’est aussi donc un trophée.

Historiquement fondée en 1778 pour servir de débouché aux productions de céréales polonaises, sa place lui a rapporté économiquement, elle est donc devenue une place commerciale importante. Par voie de conséquence elle est devenue souvent un enjeu entre les puissances. Les puissances ottomanes et russes s’affrontant pour le contrôle de la Mer Noire en font un enjeu. Elle est occupée en 1919 par les Français et les Grecs qui soutenaient l’armée blanche face à l’armée rouge. Pendant la seconde guerre mondiale, elle fut occupée par l’Allemagne nazie de 1941 à 1944. Depuis 2014, elle servait de « capitale » au gouvernement en exil de la république autonome de Crimée.

Dans ce conflit Kherson est un enjeu, pas seulement symbolique mais surtout stratégique. Une partie de l’armée russe est coincée sur la rive droite du Dniepr entre Osokorivka et Tmyna Balka. Cette position est vitale mais dangereuse car seuls deux ponts permettent de passer sur l’autre rive. Celui d’un barrage électrique (Nova Kakhovka, 40 000 habitants, prise dès le 24 février par les Russes) et celui de Kherson justement.

Les forces ukrainiennes ont bien compris l’enjeu et exercent une pression forte au Nord (reprise de Orlove, Osokorivka entre autres) et au Sud (reprise d’Oleksandrivka et de Stanislav). Elles sont désormais dans la banlieue de Kherson.

Les forces russes ont deux solutions. Lutter pied à pied pour garder les ponts ou se retirer en faisant sauter le pont de Kherson (qui a été miné la semaine dernière) et le barrage de Nova Kakhovka (avec des conséquences désastreuses). Passer sur la rive gauche du Dniepr leur assurerait une défense solide et facile de la centrale nucléaire d’Enerhodar, de Melitopol, de la Crimée mais serait un échec considérable avec la perte de Kherson. Côté ukrainien passer de l’autre côté pour encercler Kherson et maintenir le pont est la clé. Mais chaque troupe passant de l’autre côté est en danger (d’où la référence au film « un pont trop loin » qui évoque l’opération Market Garden en septembre 1944). Le manque de soutien aérien pour les opérations des forces ukrainiennes rend les choses difficiles (voire impossibles). Hier des civils (dont des enfants) qui voulaient franchir le Dniepr en bateau ont été abattus par les Russes. Il est clair que cette zone est surveillée de manière intense.

Cette zone est peu peuplée (1 million d’habitants). Elle peut donc basculer rapidement d’un camp à l’autre. Elle fait partie de la stratégie russe de « Novarussia » pour relier le Donbass à la Crimée et ensuite à la Transnistrie. Si la Transnistrie paraît hors de portée aujourd’hui (Odessa étant verrouillée par Mikolaiev), le relais avec la Crimée est vital pour les Russes.

Situation du front :

  • À l’Ouest du pays : Situation calme dans l’ensemble. Peu de bombardements. Le problème le plus crucial est le manque d’essence. Toutes les infrastructures ont été touchées. Seuls le rail polonais et la route permettent de faire venir de l’essence. C’est trop peu.
  • Au Nord : Plus les Ukrainiens reprennent possession de leurs villes, plus les exactions russes sont visibles. La situation à Borodianka serait pire que celle de Boucha. Le nettoyage et le déminage vont amener d’autres découvertes macabres. Les exactions sont de plus en plus fréquentes. Faire la paix va être difficile. L’ensemble des frontières sont désormais maîtrisées jusqu’à Kharkiv.
  • Kharkiv : Bezruky reste aux mains des Russes ce qui empêche de rejoindre la frontière vers Belgorod. Au Sud-Est, le maire de Balakliia doit stresser. C’est lui qui avait changé de camp pour passer sous giron russe. La ville est désormais entourée au Sud (Husarivka) et à l’Ouest (Andriivka) et les troupes ukrainiennes se rapprochent au Nord (Malynivka). Il reste encore un effort à fournir pour desserrer l’étau russe mais l’essentiel des combats se déroulent ailleurs.
  • Louhansk : C’est là le cœur du conflit pour l’instant. L’effort russe continue de porter vers Barvinkove pour encercler Slovyansk et Kramatorsk. Les troupes ukrainiennes résistent. De l’autre côté même effort vers Popasna et vers Sievierodonetsk. Échec là aussi pour les forces russes. L’arrivée de renforts ukrainiens a permis de regagner quelques kilomètres vers Kreminna ce qui va soulager les troupes sans doute. Mais les renforts russes arrivent eux aussi. Pendant ce temps les civils ne peuvent plus évacuer par train, la seule voie ferrée a été bombardée hier. Un drame se joue là-bas.
  • Donetsk : La situation est particulière dans cet oblast. Les forces ukrainiennes étant dans la très proche banlieue des très grandes villes d’Horlivka (250 000 habitants) et de Donetsk (4 millions d’habitants) depuis 2014. Ces villes ne sont donc pas viables sans leurs territoires. Mais la ligne de front est bien protégée. Les forces russes tentent de desserrer l’étreinte à l’ouest avec quelques avancées (Panteleimonivka et Novobakhmutivka) et au Sud-ouest (Vuhledar). Beaucoup de combats, peu d’avancées, sans doute de nombreuses pertes. Le coût de la guerre va être immense.
  • Marioupol : Peu de nouvelles si ce n’est l’explication à la résistance ukrainienne. En effet on a appris hier que les forces ukrainiennes arrivaient à ravitailler (et même à évacuer les blessés) de Marioupol par des opérations héliportées de nuit. Cela explique la durée de la résistance. Des images montrant le régiment Azov attaquant des chars russes montrent qu’ils auraient encore du matériel lourd. Par contre, les évacuations et le ravitaillement vont être compliqués désormais. L’hélicoptère abattu avec des blessés à bord a éventé la tactique audacieuse des Ukrainiens.

Historiquement fondée en 1778 pour servir de débouché aux productions de céréales polonaises sa place lui a rapporté économiquement en devenu une place commerciale importante. Par voie de conséquence elle est devenue souvent un enjeu entre les puissances. Les puissances ottomanes et russes s’affrontant pour le contrôle de la Mer Noire en font un enjeu. Elle est occupée en 1919 par les Français et les Grecs qui soutenaient l’armée blanche face à l’armée rouge. Pendant la seconde guerre mondiale, elle fut occupée par l’Allemagne nazie de 1941 à 1944. Depuis 2014, elle servait de « capitale » au gouvernement en exil de la république autonome de Crimée.

Je ne sais pas s’il y a un rapport entre le premier plan et le second plan…

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