Jour 26 : « Guerre fratricide »
Une orthodoxie divisée entre Moscou et Kyiv, un patriarche russe qui bénit la guerre, un métropolite ukrainien qui la refuse : la dimension religieuse du conflit explique plus qu'il n'y paraît.

J’ai peu évoqué la question religieuse dans le conflit. En effet, à première vue, les belligérants sont majoritairement orthodoxes. Cette approche pourrait donc paraître pertinente pour expliquer l’affrontement entre Croates (catholiques) et Serbes (orthodoxes) autant elle ne saute pas aux yeux en Ukraine.
Et pourtant, quand on creuse la question elle a tout son sens ici.
Car l’Eglise orthodoxe est divisée entre les patriarches de Moscou et de Kyiv. L’Eglise orthodoxe ukrainienne a été reconnue en 2019 par le patriarcat œcuménique de Constantinople (première juridiction de l’Église orthodoxe). Le patriarcat de Constantinople ayant rompu fin 2018 avec l’Eglise orthodoxe russe.
La carte de l’orthodoxie en Ukraine s’est ainsi réduite à deux acteurs : l’Église ukrainienne (plutôt à l’Ouest du pays) et la métropolie de Kiev rattachée au patriarcat de Moscou (et plutôt à l’Est du pays). Mais ici comme dans d’autres domaines, le pays s’est orienté vers une occidentalisation et une indépendance. Même les russophones de l’Est n’étant plus Russophiles et se tournant vers l’Eglise ukrainienne.
L’Eglise orthodoxe russe est instrument de pouvoir de Poutine. En témoigne l’immense église orthodoxe inaugurée à Paris à deux pas de la Tour Eiffel (dont la légende raconte qu’elle contiendrait une station d’écoute des services secrets russes). Plus de 4000m², 90 000 feuilles d’or sur les cinq dômes, 170 millions d’euros de travaux financés par la Russie (état pourtant laïc officiellement).
Le patriarche Kirill de Moscou en a été reconnaissant et a apporté son plein soutien à la guerre de Poutine en Ukraine. Dans son homélie à Moscou il a appelé à « renverser les desseins des païens étrangers qui veulent la guerre et rassemblent des troupes contre la Sainte Russie ». Il ajouta ensuite que « ce qui se passe aujourd’hui dans les relations internationales n’est donc pas seulement une question de politique. (…) Il s’agit du salut de l’homme, de la place qu’il occupera à droite ou à gauche de Dieu le Sauveur. » L’Eglise russe donne donc une dimension de guerre sainte contre les « manifestations sataniques », visant notamment les minorités LGBT. L’idéologie conservatrice (voire réactionnaire) de Poutine trouve son écho dans la dimension religieuse. L’église ukrainienne étant vue comme illégale et traître à la cause orthodoxe.
De son côté le métropolite Onuphre de Kyiv (Chef de la branche orthodoxe ukrainienne) avait précisé « qu’en défendant la souveraineté et l’intégrité de l’Ukraine, nous en appelons au président de la Russie et demandons que cesse immédiatement cette guerre fratricide. Les peuples ukrainien et russe sont issus des mêmes fonts baptismaux du Dniepr, et une guerre entre ces deux peuples est une répétition du péché de Caïn, qui a tué son propre frère par envie. Cette guerre n’est justifiée ni devant Dieu ni devant les hommes. ». Un message finalement assez proche de celui du pape François hier. Une position qui permet d’envisager un rapprochement entre catholiques et orthodoxes, séparés par le schisme de 1054.
Pourtant, tout n’est pas si simple. En effet 233 prêtres et diacres russes se sont opposés à la guerre et ont appelé à la paix. Une dissonance rare qui s’explique aussi pour des raisons historiques. L’Ukraine est en effet perçue (à tort en grande partie) comme le « berceau » de la Russie avec la conversion du Prince Vladimir Ier (980-1015). La « Rous » de Kyiv est devenue slave et s’est christianisée progressivement. Mais le prince n’avait pas d’attachement au territoire identique à nos perceptions actuelles.
Cette légende n’est pas propre à la Russie. Les mythes entourant la conversion de Clovis ou le sacre de Charlemagne ont la même signification chez nous. Mais, pertinent ou non, ces racines sont ressenties comme légitimes par les peuples et ont toute leur efficacité en termes de propagande.
La guerre est un accélérateur des évolutions. De nombreux russophones se sentent trahis par Moscou et basculent nettement pour l’Eglise ukrainienne. 93% des Ukrainiens pensent qu’ils vont gagner la guerre malgré des premières semaines de conflit très dures. Le pays s’est unifié religieusement contre l’Eglise orthodoxe de Kiev pro-russe.
l’Eglise russe qui en 2016 avait réussi à rallier à sa cause l’Église géorgienne, bulgare, d’Antioche et serbe n’a plus aujourd’hui aucun soutien officiel. L’Eglise ukrainienne a elle reçu le soutien de la Finlande, la Roumanie, la Grèce (particulièrement implantée à Marioupol avec près de 100 000 personnes). Les Églises serbes et bulgares restent neutres.
Et c’est donc avec un peu d’étonnement que l’on peut voir aujourd’hui des guerriers tchétchènes partir à l’assaut de Marioupol au cri de « Allah Akbar » au nom de Poutine et de l’orthodoxie russe. Les intégrismes religieux se retrouvant avec des intérêts communs. Ceci est d’autant plus étonnant que la péninsule de Crimée est restée ottomane jusqu’au traité de Koutchouk-Kaïnardji (1774). Une influence ottomane valable dans les territoires bordant la mer Noire (Adjarie, Tchétchénie, Moldavie, Roumanie, Bulgarie, Grèce) qui explique aussi aujourd’hui le soutien de la Turquie aux Ukrainiens. Une Crimée russe étant insupportable aux yeux d’Erdogan qui voit en Poutine la volonté d’expansion de Catherine II.
Cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux de Moscou
Le métropolite Onuphre (né Orest Volodymyrovych Berezovsky le 5 novembre 1944 à Korytny, dans l’oblast de Tchernovtsy, en Ukraine, est le primat de l’Église orthodoxe d’Ukraine (Patriarcat de Moscou) depuis le 13 août 2014. Son titre est : Sa Béatitude Onuphre, Métropolite de Kiev et de toute l’Ukraine. Le 11 juillet 2013, il a reçu l’Ordre de l’Amitié des mains du président de la Fédération de Russie. Il a été décoré de l’Ordre de Saint-Serge de Radonège par le Patriarcat de Moscou et de toute la Russie en 2014
Rencontre entre le président Poutine et le patriarche Kirill le 20 novembre 2020 (© 2022 Kremlin Pool / Alamy Banque D’Images).
À deux pas de la tour Eiffel, la construction de l’église orthodoxe russe de la Sainte-Trinité terminée en octobre 2016. Réalisé par Jean-Michel Wilmotte, avec le groupe Bouygues, ce programme associe culte, enseignement et administration.
Les Églises orthodoxes ont conservé le principe pentarchique issu des conciles œcuméniques et de la législation byzantine : l’Église est considérée comme une confédération d’Églises indépendantes, ou autocéphales, du grec autós (αὐτός) [soi-même] et kephalḗ (κεφαλή) [tête] — littéralement le fait d’être sa propre tête — ce qui signifie que le primat de chaque Église autocéphale ne dépend d’aucun autre évêque.
Si les principes n’ont pas changé, le nombre d’Églises autocéphales a connu d’importantes variations. La montée en puissance de nouveaux États s’est accompagnée de l’autocéphalie, l’indépendance de l’Église étant perçue comme le pendant spirituel de la pleine souveraineté politique. À l’inverse, la disparition d’un État entraîne souvent, à terme, l’absorption de l’Église par l’Église autocéphale liée au vainqueur. La création d’une Église autocéphale n’est pas un processus clairement défini faisant l’objet d’un consensus. En définitive, c’est souvent la situation de fait — la capacité à faire accepter cette autocéphalie — qui l’emporte.
Au début du XXIe s., il existe 14 Églises autocéphales reconnues par les autres Églises orthodoxes. Certaines Églises autocéphales comprennent des Églises autonomes. Le degré d’autonomie peut varier, mais la désignation du chef de cette Église est au minimum soumise à l’approbation du chef de l’Église autocéphale, dont l’autorité s’exerce en dernier ressort. 2 Églises sont partiellement reconnues. L’Église orthodoxe en Amérique, qui a obtenu son autocéphalie du patriarcat de Moscou en 1970, n’est reconnue que par le patriarcat de Moscou, le patriarcat de Géorgie, le patriarcat de Bulgarie, l’Église orthodoxe autocéphale polonaise et l’Église orthodoxe des terres tchèques et de Slovaquie.
La décision du patriarcat de Constantinople de reconnaître l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine a conduit à une rupture avec le patriarcat de Moscou le 15 octobre 2018. Ce schisme, paroxysme du conflit larvé qui oppose les deux patriarcats depuis des années, menace l’unité du monde orthodoxe. Le patriarcat de Moscou considère que la métropole de Kiev lui a été transférée à la fin du XVIIe s., et que, par conséquence, l’Église ukrainienne est dans le ressort de l’Église russe. Le patriarcat de Constantinople voit dans ce transfert un expédient lié aux circonstances, et estime que, de jure, la métropole de Kiev n’a jamais cessé de relever de son autorité. De nouvelles circonstances — l’existence d’un État ukrainien souhaitant parachever son indépendance en coupant les liens spirituels avec Moscou — lui ont permis de réaffirmer cette autorité, fondement de la reconnaissance de l’autocéphalie. Pour l’heure, le patriarcat de Constantinople est le seul à reconnaître l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine…




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