Jour 85 : « Prisonniers de guerre »
De Basile II aveuglant les Bulgares en 1014 aux 2,8 millions de prisonniers soviétiques morts dès février 1942, une histoire longue du statut de prisonnier de guerre, pour éclairer le sort des quelque 1 000 défenseurs d’Azovstal qui se sont rendus.

J’ai plus de temps, je vais être plus long. Navré.
Un prisonnier de guerre n’est pas un prisonnier de droit commun, sa détention vise juste à le maintenir hors de la guerre, pas à le condamner.
Sans faire un historique complet (qui serait laborieux) il y a une évolution sur le temps long de la perception du prisonnier de guerre. Dans l’Antiquité ce prisonnier était une chance pour le vainqueur qui pouvait le transformer en esclave. Une main d’œuvre gratuite en échange de la vie en quelque sorte. Néanmoins cette charge est parfois trop lourde pour les vainqueurs. Un prisonnier, ça mange, il faut la logistique pour. Ainsi en 1014, l’empereur byzantin Basile II aveugle 99 % des 15 000 Bulgares capturés lors de la bataille du Kleidion, laissant 150 hommes borgnes pour les ramener à leur commandant. L’aveuglement ou la castration permettait d’empêcher le danger d’un prisonnier qui retourne au combat. Une hantise qui reste encore présente aujourd’hui.
À partir du XVIIème siècle les prisonniers servent souvent de monnaie d’échange ou de motif pour avoir une rançon. Le prisonnier de guerre devient un « objet » qui a une valeur, en fonction de son rang et du rapport de force.
Le XIXème marque une rupture intéressante. Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes sont les premières guerres de masses. Elles ont fait plus de 3,5 millions de morts. Les hommes du peuple devenaient soldats (conscription de masse) et le type de conflit entrainait des pertes effroyables. Il fallut pourtant attendre Henri Dunant en 1864 pour s’intéresser au sort des blessés (par la fondation de la Croix-Rouge) et des prisonniers (par la première convention de Genève). On commence enfin à s’intéresser à leur sort en tant qu’être humain. Par exemple, dès la guerre de 1870 on cherche à identifier les soldats par une carte puis une plaque (du côté prussien, côté français il faudra attendre 1881).
Le sort des prisonniers de la première guerre mondiale a peu intéressé. Et c’est dommage. Entre 7 et 9 millions de soldats ont pourtant été faits prisonniers. Près de 300 camps en Allemagne ont été comptabilisés. Dénutrition, punitions, harcèlement moral étaient la norme. En France de nombreux soldats allemands ont été gardés pour servir au désobusage ou à la reconstruction. Idem à la fin de la seconde guerre mondiale. À Blois par exemple le camp des Allées où les Allemands étaient incarcérés est tombé dans l’oubli jusqu’à récemment encore. On ne s’en vante pas mais on utilise cette main d’œuvre sans vergogne. Leur travail est vu comme une réparation de guerre même si c’est contraire au droit.
Sans rentrer dans les détails, la seconde guerre mondiale a changé la donne. Plus de 10 millions de prisonniers ont été recensés (5 millions de Soviétiques, 3 millions d’Allemands, 1,8 million de Français). Ceux du front de l’Ouest ont eu un traitement globalement en accord avec la convention de Genève. Mais l’Allemagne nazie a traité de manière différenciée ses prisonniers. En fonction de son idéologie les Slaves avaient peu de valeur et subissaient des traitements nettement plus durs que les Latins ou les Anglo-Saxons. De nombreux Français noirs ont subi des crimes de guerre pour les mêmes raisons. Les plans de l’opération Barbarossa prévoient l’encerclement et la capture d’armées entières, mais rien pour gérer la masse de prisonniers qui doit nécessairement en résulter. L’Allemagne nazie considérait les Slaves comme des sous-hommes, destinés à l’esclavage ou à l’extermination, et n’aura donc aucun scrupule à maltraiter ceux qui se rendent, quand ils ne sont pas abattus sur place : on estime qu’environ 600 000 ont été exécutés lors de leur capture. À ce titre ils rompaient avec la convention de Genève qui affirme que « les prisonniers de guerre doivent tous être traités de la même manière par la Puissance détentrice, sans aucune distinction de race, de nationalité, de religion, d’opinions politiques ».
En février 1942, déjà, sur les 3,9 millions alors capturés, 2,8 millions sont morts (plus de 70 %). Paradoxalement c’est le besoin de main d’œuvre des Allemands qui a permis de sauver les autres. Plus utile en tant qu’esclave que prisonnier. Ceux qui ont survécu seront considérés par Staline comme des traîtres et 80% d’entre eux furent condamnés aux travaux forcés.
Désolé pour ce long laïus mais vous l’avez compris, la question qui se pose aujourd’hui c’est le sort réservé aux nombreux prisonniers d’Azovstal à Marioupol. La plupart des civils ont été évacués et la grande majorité a pu rejoindre l’Ukraine non occupée. Près de 1000 soldats se sont rendus et n’ont pas été exécutés rapidement. Les blessés ont été séparés ce qui semble indiquer qu’ils sont soignés, les autres ont été placés en camp. Ils ne seront donc sans doute pas exécutés directement. La mémoire ukrainienne n’a pas oublié le siège d’Ilovaisk en 2014 où les soldats ukrainiens qui se sont rendus ont été massacrés après avoir été désarmés. D’autres ont eu plus de chance, ils ont « seulement » été exhibés au centre-ville de Donetsk pour subir les injures de la foule.
Il reste encore environ 1000 soldats à Azovstal. Ceux qui n’ont pas voulu se rendre donc. Il est difficile d’envisager un sort favorable pour eux. Avec peu de vivres et de munitions, au mieux les Russes attendront patiemment qu’ils meurent de faim.
Les prisonniers ont un intérêt pour le pouvoir russe. Plusieurs solutions sont possibles.
- Un échange de prisonnier contre des soldats russes. C’est déjà arrivé dans ce conflit, ça arrivera sans doute encore. Un prisonnier russe « vaut » plus qu’un prisonnier ukrainien dans les derniers échanges. Un prisonnier d’Azovstal vaudra encore plus cher car considéré comme un héros par l’opinion publique.
- Poutine peut aussi décider de criminaliser les prisonniers de guerre. Ce qui est contraire à la convention de Genève. Pour répondre aux premiers procès de crimes de guerre faits à Kyiv, il pourrait donner le change. C’est déjà arrivé, ça arrivera sans doute encore. Certains membres de la Douma réclament le retour de la peine de mort juste pour eux.
En tout cas ces prisonniers sont un enjeu fort tant qu’ils sont médiatisés. Le pouvoir ukrainien l’a bien compris en médiatisant ses propres prisonniers russes. Dès le début de la guerre ils ont créé un site pour recenser les prisonniers. Pas seulement pour une cause humanitaire mais pour médiatiser les conséquences de ce conflit (qui n’est toujours pas une guerre en Russie). Les mères de soldats se sont regroupées en association depuis la guerre en Afghanistan (1979-1989) et ont un impact important sur la population russe. C’est une des rares associations intouchables aujourd’hui, même par Poutine. Zelensky a même appelé ces mères à venir chercher leur enfant en Ukraine.
Du point de vue ukrainien, libérer les prisonniers russes peut être une bonne opération. Chacun de ces prisonniers pourra raconter sa guerre et avoir un impact au moins sur sa famille et ses amis. Néanmoins reste la hantise de voir ces personnes retourner au conflit. C’est pourquoi on a pu voir des traitements dignes de Basile II parfois. Certains soldats ukrainiens ont tiré dans les genoux des prisonniers pour éviter qu’ils puissent combattre à nouveau. Les exactions ne sont pas l’apanage d’un camp. La guerre reste sale, par nature. La codifier pour l’humaniser est à la fois nécessaire et paradoxalement toujours un peu vain. Le procès de Vadim Shishimarin, premier soldat russe à être jugé pour crime de guerre va être intéressant à ce titre.
Situation sur le front.
- Russie :
o Nouveaux bombardements à Tyotkino (un mort) et Oleksiivka de la région de Koursk
o La Russie annonce l’expulsion de 24 diplomates italiens et 27 diplomates espagnols.
o La Russie a dépensé plus de 300 millions de dollars par jour pour la défense le mois dernier selon les données du ministère des Finances russes, faisant plus que doubler ses dépenses de défense d’avant-guerre.
o Le Moscow Times a déclaré que la Russie avait commencé à retirer certaines de ses forces de Syrie pour renforcer sa présence en Ukraine, et que des milices soutenues par l’Iran étaient entrées dans les sites d’où les forces russes s’étaient retirées.
- Kyiv : « Ne nous proposez pas un cessez-le-feu - cela est impossible sans un retrait total des troupes russes. L’Ukraine n’est pas intéressée par le nouveau “Minsk” et le renouvellement de la guerre dans quelques années. Jusqu’à ce que la Russie soit prête à libérer complètement nos territoires occupés, notre équipe de négociation est composée d’armes, de sanctions et d’argent. »
Antonov Airlines déplace sa base de Hostomel de l’oblast de Kiev vers l’aéroport de Leipzig.
Antonov a confirmé que cinq avions An-124-100 sont désormais temporairement basés à Leipzig et continuent de fonctionner.
L’aéroport de Hostomel a été détruit lors des avancées russes sur Kiev fin février.
2 hommes blessés à la suite de l’explosion d’une mine terrestre dans le district de Bucha de la région de Kyiv.
- Ouest : Rien de notable.
- Centre : Rien de notable.
- Nord : Les troupes russes ont bombardé les villages de Yanzhulivka et Progres des régions de Tchernihiv et de Soumy.
- Kharkiv : Un nouvel Su-34 russe a été abattu en direction de Kupiansk. L’armée ukrainienne a libéré le village de Dementiyivka en direction de Kharkiv, batailles dans la région de Ternivka
- Autour de Sloviansk :
o Izium : Dans la direction de Sloviansk, de violents affrontements près de Dovhenke
o Severodonetsk : Blackout complet dans la région de Lougansk après le bombardement de lignes électriques ciblées vers la dernière sous-station de Lysychansk. Tentative russe sur Sevierodonetsk. Tous les villages alentours sont sous les bombardements. 4 tués suite aux bombardements.
o Popasna : Les forces d’invasion russes ont capturé quatre autres villages dans l’oblast de Louhansk, avançant au sud et à l’ouest de Popasna et établissant un contrôle de tir sur la seule route vers Zolote. Les forces ukrainiennes repoussent l’attaque des Russes à Trypillya, Pylypchatyne et Troits’ke. (Autour de Popasna). Les troupes russes attaquent Katerynivka
o Lyman : Les affrontements ont repris dans la matinée à Yarova près de Sviatohirsk. Bombardements intenses dans la région.
o Donbass : Images russes de deux obusiers US M777 de 155 mm ciblés par un drone explosif russe. Pourquoi amener cette artillerie si proche du front ? Excès de confiance des Ukrainiens ?
- Marioupol : il reste environ 1000 soldats à Azovstal.
- Zoporijia, Donetsk : Des soldats du 70e régiment de fusiliers motorisés de la 42e division de fusiliers à moteur, situés dans la zone de la colonie de la région Lyubymivka, Zaporizhzhia, refuseraient ouvertement de prendre part à la guerre et exigeraient de revenir en Russie à l’arrière du front.
En direction de Novopavlivske et Zaporizhzhia, pas d’hostilités actives, l’armée russe a bombardé Novoandriyivka, Kamyanske, Orikhiv, Olhivske, Poltavka.
- Kherson : Les résistants ukrainiens en zone occupée ont fait sauter le train blindé russe à Melitopol. Une charge explosive a explosé sous le wagon transportant le personnel. Les voies ferrées sont endommagées, un certain nombre de blessés et de morts est désormais précisé. Les troupes russes ont bombardé Velyka Kostromka 5 fois avec MLRS GRAD et Uragan. Intensification des frappes d’artillerie dans la zone (Lupareve, Posad-Pokrovske, Vysunsk, Osokorivka et Novovorontsovka).
- Crimée : 2 blessés lors du renversement d’une remorque avec char dans le nord de la Crimée
- Odessa : Explosions audibles à Odessa, rapports de défense aérienne engageant des cibles
Occident :
- Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a annoncé ce mercredi 18 mai 2022 que l’Union européenne allait octroyer une nouvelle aide financière à l’Ukraine en guerre. Celle-ci pourrait atteindre 9 milliards d’euros.
- « La décision d’un seul homme de déclencher de manière totalement injustifiée et brutale l’invasion de l’Irak. Je voulais dire de l’Ukraine… ». Le lapsus historique de George W Bush hier à Dallas.
- Premier ministre japonais : Tokyo doublera son soutien financier à l’Ukraine à 600 millions de dollars
OTAN :
- La Turquie a opposé son veto au début des négociations préliminaires sur l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN.
- La Croatie bloque l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN. Le président croate Zoran Milanovic a déclaré qu’il demanderait au représentant permanent du pays auprès de l’OTAN de voter contre cette décision.
Une nouvelle photo d’une fosse commune près de Marioupol est apparue.
“Des tombes fraîches dans le cimetière près de Marioupol. Il y a tellement de morts dans la ville qu’ils sont enterrés dans les tranchées”, - a déclaré le journaliste et auteur de la photo, Denys Kazanskiy
Prisonnier de guerre en 1944
Situation au 19 mai.




Réagir à cet article