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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Ukraine

Jour 36 : « Le grand dessein de Poutine et les rapports Chine-Russie »

Un basculement au moins aussi important que le 11 septembre. Derrière la conquête de territoires, un régime qui se veut un modèle à part entière — et retrouve en Chine son meilleur allié comme son meilleur ennemi.

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Le conflit en Ukraine est l’expression d’un projet plus audacieux de Poutine et l’occasion d’une redistribution des alliances stratégiques mondiales. Il est sans doute trop tôt pour le dire mais je suis intimement persuadé que cet évènement marque un basculement au moins aussi important que celui du 11 septembre 2001.

On pensera immédiatement à la volonté de Poutine de conquête de territoires. Et il est vrai que lui-même ne s’est jamais caché de l’idée de vouloir reconstruire un Empire russe. La chute de l’URSS étant pour lui la « plus grande catastrophe géopolitique du siècle dernier » (26 mai 2005). L’occupation de la Transnistrie (Moldavie), de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud (Géorgie), de la Crimée et d’une partie du Donbass (Ukraine) ou encore l’aide à la répression au Bélarus ou au Kazakhstan sont autant de signaux de cette volonté impérialiste.

Pour autant on se tromperait lourdement si on imagine un simple « retour en arrière de l’histoire ». Le nouveau régime se veut un nouveau modèle à part entière. Un modèle qui lutte contre les démons du nazisme (voir jour 27 : « Point Godwin ») et contre la décadence morale de l’occident (voir jour 26 : « guerre fratricide »).

Dans ce combat, la Russie retrouve son meilleur allié et meilleur ennemi : La Chine. Je n’aurai bien évidemment pas le temps de détailler l’histoire des rapports entre les deux pays sur le temps long. Je vais donc m’arrêter uniquement sur quelques points d’étapes. Le premier point est la guerre russo-japonaise (1904-1905) qui est une première humiliation russe. Pour la première fois de l’histoire contemporaine une grande puissance européenne est en déroute face à une puissance asiatique. L’expansionnisme japonais ne s’arrête pas là et la seconde guerre sino-japonaise (1937-1945) est marquée par la terrible occupation et répression japonaise sur la Chine. La Chine, exsangue en 1945 est emportée par la révolution communiste de Mao en 1949 (à l’exception de Taïwan, Hong Kong et Macao).

Mao veut créer un nouveau modèle communiste mais n’a pas d’autre choix que de s’appuyer sur le grand frère russe. Et ça tombe bien puisque l’URSS souhaite exporter sa révolution. Ces deux pays se retrouvent donc sur de nombreux points (et notamment pour contrer l’influence japonaise et américaine dans la zone). La mort de Staline en 1953 change la donne. Mao ne souhaite pas la « coexistence pacifique » prônée par Krouchtchev. Il trouve ce dirigeant trop mou (notamment lors de la crise de Cuba en 1962). Pour Mao il est temps que la Chine se débarrasse de la tutelle de son grand frère russe. La Chine étend progressivement son influence. Elle envahit et annexe le Tibet (1950-1951), aide la Corée du Nord (1950-1953), le Viet Nam Nord (1955-1975), attaque le Viet Nam (1979), soutien aux Khmers rouges cambodgiens (1975-1979).

La Chine devient un danger pour l’URSS qui prévoit de riposter. Les deux pays s’affrontent militairement dans une guerre éphémère en 1969. Guerre froide oblige, l’URSS prévient les USA de l’attaque pour éviter un conflit nucléaire. Les États-Unis préviennent alors la Chine, le basculement des alliances s’opère alors progressivement. La Chine se rapproche des États-Unis, l’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir (1979-1989) marque l’ouverture au monde de ce pays. Ouverture confirmée par Jiang Zemin (1989-2002). La Chine adhère à l’OMC, devient l’atelier du monde et une puissance économique majeure. Pourtant elle ne renonce pas officiellement à sa volonté d’être un nouveau modèle pour le monde.

Dans le même temps l’URSS s’effondre. La chute du mur de Berlin (suivie par la répression de Tien An Men en Chine) voit son glacis devenir libre et le pays imploser en 15 Républiques indépendantes (dont l’Ukraine évidemment). Il faudra attendre 1999 et l’arrivée de Poutine pour voir la fin du chaos des années Eltsine (1991-1999). La Russie n’est plus qu’un BRICS parmi les autres. Un pourvoyeur de matières premières, bien loin de ses projets d’être un phare pour le monde.

Aujourd’hui Chine et Russie se retrouvent dans l’objectif de créer un nouveau monde. Un monde où le citoyen est constamment surveillé. Le régime s’assume comme autoritaire et condamne les dérives du marché capitaliste. Mais le rapport de force entre les deux est déséquilibré. La Chine a un PIB de 13 000 milliards de dollars contre 10 fois moins pour la Russie. Si Poutine accepte l’aide de la Chine il en devient de facto l’obligé. Mais il ne peut garder le pouvoir qu’avec cette aide. De son côté la Chine peut difficilement couper totalement les ponts avec l’occident. Même si l’occident a eu la bêtise de délocaliser en masse la plupart de ses productions, la Chine est dépendante elle aussi du marché mondial. L’occident de son côté commence tout juste à réaliser le danger dans lequel il s’est mis tout seul.

Chine, Russie, Occident vont devoir choisir avec qui s’allier sur le temps long. Il s’agit d’une alliance de raison mais elle est obligatoire.

L’évolution du front.

  • Kyiv : Trois évolutions notables.

o Le début du retrait des forces russes de Tchernobyl qui coïncide avec leur retrait de Slavutych (qui est la ville construite en 1986 pour « remplacer » Pripriat).

o A l’Ouest de la ville des combats sur toute la ligne de front pour faire reculer les Russes. Des images de Borodianka nous sont parvenues. Tarasove, Nemishaieve, Vorzel et Bucha devraient donc suivre bientôt. Reste encore Ivankiv et Dymer plus au Nord comme derniers bastions.

o A l’Est de nombreuses avancées le long de la route H-07 : Ploske, Svetilne, Hrebelky. La bataille de Nova Basan va commencer et permettre de rejoindre Pryluky (puis Romny et Sumy) depuis Kyiv.

  • Chernihiv, Sumy : Pas de changement notable. De nombreux bombardements malgré l’annonce de retrait russe (qui n’a pas eu lieu ici).
  • Kharkiv : Progression là aussi des troupes ukrainiennes.

o Sur la route de Belgorod (en Russie). Derhachi est tombée, la prochaine étape est Slatyne, à seulement une dizaine de kilomètres de la frontière.

o Sur la route d’Izium. La base de Chuhuiv a été reprise, la route est en voie de dégagement. C’est une position importante dans la défense de la ville. Logiquement les bombardements s’éloignent donc de la deuxième ville du pays pour toucher désormais sa banlieue éloignée (Slobozhanske au sud-Est, Derhachi au Nord).

  • Donbass : La situation sanitaire à Izium est catastrophique. Le désencerclement de la ville devrait être une priorité pour l’Ukraine si elle ne veut pas que ce verrou tombe. À l’inverse je suppose que cela va être une priorité russe pour les mêmes raisons. Situation inchangée à Lysychansk et Sievierodonetsk où les bombardements sont massifs. Quelques percées russes sur le front dans la banlieue de Popasna, de Marinka et de Velyka Novosilka.
  • Kherson : Avancée lente des troupes ukrainiennes vers Kherson : Zahradivka, Kochubeivka et Orlove sont tombées hier isolant un peu plus les troupes russes à l’Ouest du Dniepr. Ils n’ont que deux ponts à disposition pour leur retraite. Celui de Kozatske/Nova Kakhovka et celui de Kherson. Le risque d’encerclement est donc particulièrement fort.

Désolé d’avoir été aussi long.


Affiche de propagande chinoise montrant la coopération sino-soviétique (1953) / Traduction : « Etudier l’économie avancée de l’Union soviétique pour développer notre pays »

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