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Fred Orain

Chroniques politiques, Ukraine et vie publique à Blois

Ukraine

Jour 40 : « La ligne rouge »

Une ligne à ne pas dépasser dont personne ne dit ce qu'il en coûterait de la franchir devient une ligne de laisser-faire. Des plans d'invasion connus dès novembre aux avions polonais refusés, la démonstration.

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La ligne rouge est un concept à la fois très clair (c’est la ligne à ne pas dépasser) et très flou (quelles en seront les conséquences ?) du moins quand elle est mal définie par les autorités qui l’évoquent.

C’est le cas pour le conflit en Ukraine. Et cela a commencé dès le début avec les informations données par les États-Unis sur l’invasion de l’Ukraine dès le mois de novembre dernier. Les plans d’invasions étaient connus. La Russie, l’UE et la Chine étaient au courant… Tout comme ils étaient au courant que les États-Unis n’enverraient pas de soldat.

C’est ainsi que la « ligne rouge » s’est transformée en ligne de « laisser-faire » pour la Russie qui pensait impossible une réaction européenne massive (qui a pourtant eu lieu). Cette pseudo ligne rouge a continué d’évoluer par la négative avec l’affaire du don des avions polonais, tchèques et slovaques qui auraient dû (ou pu) passer par les États-Unis. Impossible selon eux pour ne pas être considérés comme belligérant. Ce qui est pour le moins croquignolet quand on sait le nombre d’armes létales envoyées en Ukraine par les occidentaux (même si elles sont insuffisantes). L’utilisation de l’arme chimique a été évoquée ensuite sans pour autant avoir là non plus un discours clair sur l’éventuelle conséquence possible. Ce qui rend impossible une action diplomatique nette. Et même avec un discours clair on se rappelle encore cruellement de la déconvenue de François Hollande lors du non-respect par Obama de la ligne rouge fixée à Bachar El Assad sur l’utilisation de ces mêmes armes chimiques.

Fixer une limite n’est pas toujours simple dans la vie, ça l’est peut-être encore moins en géopolitique car les conséquences peuvent être terribles. Ne pas en fixer peut parfois être pire. C’est sans doute le cas dans le conflit ukrainien. Le massacre de Bucha a eu lieu car Poutine estimait qu’il serait sans conséquence. Il pourrait même y trouver un avantage pour terroriser la population. Peut-être trouverons-nous d’autres corps, peut-être d’autres ont-ils été détruits voire emmenés, peut-être que de nombreuses familles chercheront indéfiniment les traces de leurs maris, de leurs femmes ou de leurs enfants. C’est cohérent avec la politique de guerre russe. Hier on a appris que les troupes de Wagner ont commis un massacre (peu médiatisé) au Mali qui aurait fait entre 200 et 400 morts du 27 au 31 mars.

La réponse russe à ces crimes est connue et se met déjà en place et elle commence par le déni voire l’accusation de la victime.

“À la lumière de la provocation odieuse des radicaux ukrainiens en Bucha, la Russie a demandé une réunion de l’ONU du conseil de sécurité le lundi 4 avril” Dmitry Polyanskiy : Représentant permanent de la Russie à l’ONU.

Même technique qu’après le bombardement de la maternité de Marioupol où ils avaient accusé la mère tuée d’être une actrice. Les très nombreux bots africains sont déjà à l’œuvre pour relativiser ou tenter d’inverser les preuves. Ils trouvent un terreau fertile avec les complotistes de tout poil.

Poutine “commet au vu et au su de tous des crimes de guerre sur une large échelle… Nous ne sommes plus dans la complicité du crime, mais dans celle de sa perpétuation directe.” Nicolas Tenzer (article de 2016 sur la Syrie). Un mandat d’arrêt avait d’ailleurs été demandé par Luis Moreno Ocampo (procureur de la CPI) contre Assad, comme contre Poutine aujourd’hui.

Marioupol serait un nouvel Alep, Izyum un nouveau Saraquib, Bucha serait Douma.

Sauf qu’il ne tient qu’à nous d’avoir une réaction à la hauteur. Nous hésitons à franchir le pas. Chacun pour de bonnes raisons. L’Allemagne est prisonnière du gaz et de 20 ans de géopolitique merkélienne. La France est en pleine élection. La Moldavie a peur. La Serbie vient de réélire Aleksandar Vucic comme président dès le premier tour tout comme la Hongrie porte à nouveau Orban. Le nationalisme européen a encore de beaux jours devant lui. Comme le dit Sébastien Gricourt “la guerre s’est installée, on s’habitue, on se rassure et pense qu’elle restera circonscrite… et puis avec l’effet faux retrait des troupes russes, qui n’est qu’un redéploiement, on veut croire à la fin prochaine, mais on voit les prix qui montent, alors on s’inquiète de nouveau, mais du coup, c’est la recherche de la sécurité qui compte, pas de vote possible pour une alternance par peur de nouvelles incertitudes, surtout qu’à Budapest et Belgrade les opinions publiques se disent que c’est pas si mal d’être en bons termes aussi avec Moscou histoire de ne pas insulter l’avenir…”

Du point de vue de la politique Française ces évènements peuvent jouer pour les deux camps pressentis : Continuité avec Macron, bons rapports avec la Russie (voire soumission puisque l’un va avec l’autre avec Poutine) avec Le Pen.

Les plus offensifs sont bien évidemment ceux qui ont le plus à craindre : Les pays baltes, la Pologne, la Géorgie, la Finlande, la Suède et … le Royaume-Uni (pourtant pas en première ligne mais qui est souvent une bonne boussole devant les grands périls).

L’Ukraine a besoin d’avions, d’hélicoptères, de drones. Les États-Unis annoncent livrer rapidement des tanks T-72. L’Ouest doit être capable d’approvisionner le pays et de faire monter en régime ses lignes de production. La situation est catastrophique à ce niveau dans de nombreux pays de l’Ouest. Il serait utile d’y songer rapidement.

La guerre est terminée à l’Ouest de l’Ukraine jusqu’à Chernihiv voire Soumy mais elle va empirer ailleurs. L’Est de l’Ukraine risque de subir une destruction implacable. Mais il y a aussi beaucoup d’inconnues.

La réorganisation de l’armée russe va prendre du temps. Du matériel doit être en mauvais état et les troupes doivent tourner. Le dégel se poursuit. La raspoutitsa condamne toute excursion hors des routes. Ukrainiens et Russes visent surtout les dépôts pétroliers (Belgorod et Odessa) pour ralentir la réorganisation de l’adversaire. La maîtrise des chemins de fer est aussi essentielle (un T-72 consomme 500 L/100 km quand même). Reste à savoir l’état des voies.

La prise en matériel de guerre par les Ukrainiens aux Russes est une inconnue. Autant on a pu voir des marques d’abandon en panique aux alentours de Kyiv (ce qui explique que l’on trouve des corps), autant du côté de Soumy et de Chernihiv cela semble avoir été mieux organisé (Stéphane Siohan, reporter de guerre, affirme pourtant que les mêmes exactions ont eu lieu là-bas).

Comme d’habitude il faudra du temps pour avoir une vision d’ensemble et précise des responsabilités de chacun. Le temps de la justice, de la politique, de la guerre n’est pas le temps médiatique.

Les cartes utilisées ici proviennent de militaryland, liveuamap et de war mapper. Elles sont basées sur les sources ukrainiennes, russes, de la RP de Donetsk et de la RP de Louhansk.

La situation sur le front :

  • Plus de front à l’Ouest jusqu’à Chernihiv, c’est une bonne nouvelle. Il reste néanmoins des bombardements existants à partir de la Biélorussie. Le drapeau ukrainien flotte désormais à la frontière biélorusse et sur la centrale de Tchernobyl. Opération ukrainienne hier par voie navale dans la zone à l’Est de Chernihiv (sûrement par le réservoir du Dniepr) pour intercepter un convoi russe en retraite (au moins 4 blindés capturés).
  • Soumy : La route de Kyiv à Soumy semble libérée. Konotop est enfin libérée de son encerclement. Les unités russes restantes étaient concentrées dans la région de Putyvl, Buryn et Bilopillia (à l’extrême Est). Elles semblent en retrait là aussi. On saura dans la journée si cet oblast est complètement libéré ou non aujourd’hui. Les toutes premières informations du matin semblent indiquer que l’Ukraine aurait repris le contrôle de ses frontières entre Krolevets et Khomutovka le long de la M-3, l’axe principal de l’Oblast.
  • Kharkiv : De violents combats ont été signalés dans la région de Mala Komuyshuvakha et Tykhotske. L’armée russe a bombardé la périphérie de Kharkiv et causé des dommages aux zones résidentielles.
  • Luhansk : L’armée russe concentre toutes ses forces pour capturer Rubizhne, Sievierodonetsk, Lysychansk et Popasna.
  • Donestk : Les troupes russes ont attaqué les positions ukrainiennes près d’Avdiivka et de Marinka, sans succès. Les forces russes ont atteint la périphérie de Novabakhmutivka et sont entrées dans la ville. Le gouverneur de l’oblast ukrainien de Donetsk demande aux civils d’évacuer le plus vite possible devant l’aggravation prévisible du conflit dans la région.
  • Marioupol : Alexandra Dalsbaek s’est rendue sur place avec les forces russes. Pas un seul immeuble n’était épargné dans la zone d’occupation russe. Pas de réseau, pas d’électricité, pas de médicament, peu de nourriture. Les habitants lui ont donné des papiers pour retrouver leurs proches dans la ville ou dire à leur famille qu’ils sont encore vivants. Les forces ukrainiennes contrôlent toujours la partie de l’usine d’Azovstal, la zone sud près du port et les parties nord.
  • Kherson : Les troupes ukrainiennes ont atteint Oleksandrivka à la frontière régionale des oblasts de Kherson et de Mykolaïv. L’armée russe a bombardé la périphérie de Mykolaïv dans la soirée. Des explosions sont signalées dans la ville.

86 prisonniers ukrainiens ont été libéré hier. Parmi eux se trouvait une dizaine de femmes. Elles ont été rasées pour les humilier.

Le drapeau ukrainien flotte à nouveau sur Tchernobyl.

Carte de War Mapper.

L’évolution est rapide. L’oblast de Soumy serait désormais totalement évacué par l’armée russe.

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